Après Nimrod, Kossi Efoui, Florent Couao-Zotti et Emmanuel Dongala les années précédentes, l’édition 2012 du salon du livre de Genève décernait le Prix littéraire Ahmadou Kourouma à Scholastique Mukasonga. Parcours d’une femme exceptionnelle.

Pour son roman Notre-Dame du Nil  Scholastique Mukasonga s’est vue décerner le Prix littéraire Ahmadou Kourouma, le jeudi 26 avril 2012, au Salon international du livre de Genève. Ce prix lui a été remis en présence du ministre ivoirien de la culture et de la francophonie,  de la présidente du Salon du livre Isabelle Falconnier, et du professeur spécialiste des littératures francophones Jacques Chevrier, président du jury. « Notre-Dame du Nil raconte le huis-clos d’un groupe de lycéennes au Rwanda, encerclées par les sbires du pouvoir hutu, les incitations à la haine ethnique, les persécutions sournoises, puis de plus en plus ouvertes, les rêves et les désillusions de ces jeunes filles, en un prélude saisissant au génocide rwandais. » Quand le livre restitue les préparatifs de la tragédie rwandaise, il est un appel pour le commun des mortels et les générations futures, de ne pas oublier la barbarie humaine. Dans nombre des livres de Scholastique Mukasonga, le génocide n’est jamais clairement nommé,  le sentiment prédominant étant toujours la douleur. Le prix obtenu à Genève est le deuxième, après son roman La femme aux pieds nus, Gallimard/Continents Noirs, Paris, 2008, consacré par le Prix Seligmann, du nom de l’ancienne résistante, journaliste et femme politique française contre le racisme, en mémoire des combats qu’elle a menés contre le nazisme avec son mari. 

Il faut du courage.

Scholastique Mukasonga est une écrivaine rwandaise d’expression française propulsée au-devant de la scène, après les douloureuses confrontations ethniques qui ont endeuillé son pays, le Rwanda, en 1994. Une année fatidique qu’elle a décidé d’inscrire dans le marbre, par le biais des mots. Des mots qui crient sa douleur et celle de tout un peuple. Des mots qui rétablissent la valeur de la mémoire. Apparemment, rien de grave lorsqu’on la voit, ce jour- là, au salon du livre de Genève où elle dédicace Notre-Dame du Nil, son dernier  roman. Une femme au regard serein, à l’air gracieux dans le mouvement d’un corps fin, aux yeux qui s’écarquillent, avec sourire, lorsqu’elle veuille échanger, à l’occasion d’une dédicace, avec une lectrice qui vient d’acquérir son livre. Enfin, une femme, tout ce que peut renvoyer une beauté dominée par un teint éblouissant, authentique. Derrière ce visage, il y a une profonde blessure qui s’appelle le Génocide des Tutsis rwandais. Scholastique Mukasonga se définit non pas comme une rescapée du génocide, mais comme une survivante. Une survivante des années d’avant et d’après le génocide. Des années d’avant qui ont vu des millions de rwandais subir la  déportation.

Déjà en 1959, Scholastique Mukasonga et toute sa famille sont forcées à l’exil intérieur à Nyamata, une région inhospitalière du Rwanda. La jeune Mukasonga n’a que trois ans d’âge. L’âge de l’innocence. C’est dire l’incompréhension, pour une enfant de vivre un quotidien anormal, un quotidien fait d’humiliations et de violences orchestrées par des Hutus. En 1968, en dépit des mauvaises conditions de vie, Scholastique Mukasonga réussit l’examen d’entrée à l’école secondaire. Elle est envoyée en pensionnat à Kigali, au Lycée Notre-Dame-de-Cîteaux. En 1971, elle s’inscrit à l’école d’assistantes sociales de Butare. En 1973, des raids Hutus sont menés contre les Tutsis. Scholastique fuit le Rwanda et passe de l’autre côté de la frontière, au Burundi. Un de ses frères l’accompagne. C’est l’arrêt d’un cauchemar. La rencontre avec un ethnologue français, son futur mari, lui donne de l’espoir. Elle obtient son diplôme d’assistante sociale en 1975.

La souffrance est une.

Installée en France depuis des longues années, elle ne retourne au Rwanda que deux fois ; en 1986, elle voit clandestinement sa famille pour la dernière fois ; en 2004, dix ans après le génocide, elle se rend sur les lieux du massacre, pour se recueillir. La réalité la plus atroce, c’est celle de 1994 lorsqu’en pleine tempête de la guerre, elle perd, coup sur coup une trentaine de membres de sa famille. Ils font partie des 800 000 Tutsis massacrés par les Hutus au seul motif qu’ils étaient Tutsis. Un massacre programmé au nom de la barbarie humaine. Parmi les victimes, il y a sa mère Stefania, à qui elle voue toute son admiration.  S’ensuit une longue quête de savoir et de faire savoir. Une forte volonté d’en parler. Faut-il avoir vécu dans sa chair des atrocités pour mieux en parler ? Vaste réflexion que celle-ci : elle fait la pluie et le beau temps des orateurs et autres philosophes dans des cafés littéraires qui dissocient souffrance physique et souffrance psychique. Or donc, la souffrance c’est celle à laquelle on est sans cesse confrontée, qu’elle soit physique ou psychique. La souffrance que provoque des douleurs ; celle qui engendre un choc émotionnel à la suite d’une perte des siens ; celle qui rends vulnérable aux questions existentielles. « Si je n’ai pas sombré dans la folie, c’est que je me suis accrochée à mes études, et que mes camarades, mes professeurs, tous étaient à mes côtés. »  La vie de Scholastique Mukasonga a basculé, du jour au lendemain, dès l’instant qu’elle était née du mauvais côté (Tutsi).

Des mots pour dénoncer les maux.

Par l’écriture, elle a posé un acte salvateur ; ne pas saper, jusqu’aux racines, le désir de vivre ; ne pas rater cette occasion unique d’offrir et de recevoir l’amour ; ce moment de donner un sens à sa vie nonobstant les souffrances endurées. Une démarche qui passe par la résilience, le courage, le dépassement de soi pour son équilibre psychique. Question de prendre sa place dans la société. Finalement, il y a eu chez elle cette capacité d’être seule à décider de transformer sa tragédie personnelle en message positif. Elle s’est bien gardée d’appeler à la vengeance, comme ce fut le cas chez d’aucuns de ses compatriotes. L’auteur a trouvé en l’écriture une voie pour faire entendre la voix du chagrin ; pour aborder des thèmes de l’après-génocide au même moment que  les Tutsis, survivants en exil ou encore au Rwanda, ont dû réapprendre à vivre normalement ensembles.

On la suit. Par le biais de ses livres. Au fil des pages, il y aura Inyenzi ou les cafards (Gallimard, 2006), un récit autobiographique qui revient sur l’histoire et le quotidien des Tutsis entre humiliation, exil et massacres. Nourrit des souvenirs d’enfance, ce livre est un témoignage déchirant de ce que signifiait être Tutsi dans les années soixantes.  « Ce livre je l’ai écrit pour tous ceux qui ont été exterminés à Nyamata, et dont je suis l’une des seules à conserver la mémoire. J’ai élevé pour eux ce tombeau de papier », dira-t-elle souvent. Il y aura La femme aux pieds nus (Gallimard, 2008), un hommage de l’auteure à sa mère, à une mère gardienne des traditions, assassinée en 1994. Elle raconte le génocide avec une grande sobriété et beaucoup de précision, avec force évocation des temps heureux où, malgré la peur et les privations, la mère était encore là, pour faire son devoir de parent. Il y aura L’Iguifou (Gallimard, 2008), dans lequel, à travers cinq nouvelles, elle rapporte, sur un mode silencieux et poétique, l’âme bouleversée de son pays et, récemment, Notre-Dame du Nil (Gallimard, collection Continents Noirs à Paris, 2010)  A la fois témoignages d’une souffrance, souvenirs d’enfance ou hommage à sa mère, l’auteure est restée témoin d’une vie. Dans ses bons moments ou dans sa pire réalité.  Libérer la parole lui a donné plus de force de continuer d’espérer. L’espoir que ses proches ne sont pas morts en vain. Scholastique Mukasonga  a libéré la parole, dans des mots qui ne sont pas dénaturés, à l’instar de la complexité de la vie. Certes, elle se garde de parler des origines de cette maudite violence. Mais, l’essentiel c’est qu’il est désormais interdit de dire que l’on ne savait pas.

Une vie d’exilée normale.

Scholastique Mukasonga : au-delà du devoir de la mémoire, la vie ?  En effet, l’auteur est aujourd’hui assistante sociale et mandataire judiciaire. Elle vit en Normandie qui l’a adoptée. En 2008, elle déclarait, avec un brin d’ironie, à notre confrère local de l’Express : « Je suis normande.  J’aime bien l’affirmer et le répéter. C’est à peine un paradoxe. D’ailleurs, pour le public que je rencontre dans mon métier d’assistante sociale, je n’ai pas de couleur. La question de mes origines ne se pose pas. Si je rencontre du racisme (bien sûr, cela m’arrive, comme à tant d’autres), ce n’est pas chez les plus démunis. A peine soupire-t-on: « Au moins, chez vous, il y a du soleil. » Je suis souvent considérée comme Guadeloupéenne, ce que je prends évidemment comme un compliment, une marque d’intégration. (…) Bien sûr, je suis rwandaise tout autant que normande. Il n’y a pas de contradictions, même si, hélas, la partie rwandaise de moi-même a quelque chose à envier à la Normandie: je veux parler des cimetières, ceux, américains, anglais, polonais, allemands, qu’a laissés la Seconde Guerre mondiale. »

Cikuru Batumike

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