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Elle est de la génération des écrivaines sur lesquelles la république mondiale des lettres braque régulièrement ses projecteurs. « Sous le regard du Lion », son premier roman, traduit dans plusieurs langues, est régulièrement présenté dans différentes manifestations littéraires du monde. Rencontre à Loèche-les-Bains.

Chaque année, en été, les Journées littéraires de Loèche-les-Bains connaissent un succès retentissant. Elles comptent, aujourd’hui, dix-sept éditions à leur compteur. Depuis sa création, la manifestation a accueilli des grandes figures de la littérature mondiale. L’Afrique subsaharienne y a été vue et entendue par la présence et les voix de Chirikure Chirikure du Zimbabwe, Fatou Diome du Sénégal, Habila Helon ou Unigwe Chika du Nigéria et Krog Antjie d’Afrique du sud.

-Vous êtes dans ce célèbre village thermal où l’Afrique fait bonne figure, par votre voix et celle de la somalienne Nadifa Mohamed. Que vous inspire cette présence ?

M.M. : Les rencontres littéraires comme celles-ci sont enrichissantes à plusieurs points de vue. Elles permettent des échanges enrichissants. Elles sont une reconnaissance de notre travail d’écrivain. Une occasion est donnée à Nadifa Mohamed (Somalie), Charl-Pierre Naudé (Afrique du Sud) et moi-même, de faire connaître nos livres. C’est surtout une ouverture aux autres expressions et pensées littéraires peu représentées ici.

-Tout au long du festival, le public a prêté l’oreille, en différents endroits, aux textes de plusieurs auteurs…

M.M.:Ils sont venus de Roumanie, Suisse, Autriche, Suède, Allemagne, Australie, Turquie, Brésil, Ukraine, Autriche, Pays-Bas, USA. Chaque lecture s’est prolongée, quand le débat l’imposait. En d’autres lieux, au même moment, des voix poétiques partageaient avec le public des moments merveilleux. J’ai lu des extraits de mon livre « Sous le regard du Lion » À travers l’histoire d’une famille, je raconte les bouleversements sanglants qu’a connus l’Éthiopie dans les années 1970. A la suite de ces événements tragiques, des familles entières ont été décimées quand elles n’ont pas été déchirées.

-Vous êtes née en Ethiopie…

M.M.: En effet, je suis née en 1971 à Addis-Abeba, en Éthiopie. J’ai quitté l’Ethiopie en 1975, avec ma famille, pendant la révolution communiste. J’ai vécu au Nigéria et au Kenya avant de m’établir aux États-Unis. J’ai étudié le Creative Writing à l’université de New York, où j’enseigne aujourd’hui. Certes, je suis devenue américaine, c’est mon second pays, mais, je retourne régulièrement en Ethiopie. Pour renouer avec une part de moi-même. Ma famille est là-bas. L’Ethiopie n’a jamais été aussi proche de moi qu’aujourd’hui.

-Votre livre est une somme de souvenirs de vie d’une Ethiopie née de la décomposition du règne d’Hailé Sélassié…

M.M.: Il y a la révolution qui mit fin, en 1974, à une monarchie vieille de trois mille ans. L’exécution d’Hailé Sélassié en 1974, sur fond de la famine, de la répression et de la révolte. Le Derg (Conseil militaire administratif provisoire) d’un Mengistu Haïlé Mariam, le “Négus rouge” qui ensanglanta et affama l’Éthiopie de 1974 à 1991. Une bonne partie de mon roman décrit la fin des quelque quarante années de règne de l’empereur Haïlé Sélassié. J’aborde un pan entier des enjeux du pouvoir face à la force de la résistance. Il m’a fallu cinq ans pour l’écrire.

-N’est-ce pas que ces enjeux sont un dénominateur commun de l’ensemble des pays qui, dans le monde, basculent dans l’anarchie par la folie des hommes ?

M.M.: Une folie qui se nomme fanatisme, cupidité, égoïsme, soif de vengeance, etc. Il est légitime de montrer le coût humain de cette folie. Il ne suffit pas de dire que l’Ethiopie rappelle une famine désastreuse, un dictateur sanguinaire ou un empereur décadent. Il faut essayer d’humaniser les victimes en montrant leur dignité voire leurs faiblesses. En même temps, briser le stéréotype selon lequel les Africains sont enclins à la violence.

-Votre livre est-il lu en Ethiopie ?

M.M.: Il est accessible, même difficilement pour qui veut me lire. On le sait, le circuit du livre connait beaucoup de problèmes liés au manque de structures suffisantes à sa fabrication et à sa distribution. Les autorités s’y emploient dans le cadre d’une politique qui donne la chance à toutes les composantes de la culture et à chaque acteur culturel. On essaie de rompre avec le passé pour un net changement du contenu s’agissant du théâtre, de la littérature, du cinéma, de la peinture, de la musique, des médias, etc.

-Avez-vous des projets d’écriture ?

M.M.: Oui. Un roman inspiré du conflit opposant l’Italie fasciste de Benito Mussolini à l’Empire d’Ethiopie d’Hailé Sélassié. Il s’agit de la seconde guerre italo-éthiopienne appelée la campagne d’Abyssinie lorsque l’Italie s’est retiré de la Société des Nations pour se rapprocher avec l’Allemagne nazie.

-Quelle est, aujourd’hui, la condition actuelle des femmes écrivaines éthiopiennes ?

M.M.: Quand j’étais enfant, ma maman me parlait d’une journaliste connue. Aujourd’hui, il existe une nouvelle génération de femmes les unes aussi combatives que les autres. Elles sont impliquées dans tous les domaines de l’action publique. Des journalistes ; des fonctionnaires ; une femme pilote d’avion ; des femmes d’affaires, etc. Comme tout le monde, elles vivent leur passion. Il y a des écrivaines qui font dans la fiction et que j’essaie d’accompagner dans leur démarche d’écriture. La plupart d’entre elles vient de la diaspora. D’autres travaillent sur la place même en Ethiopie. Elles ne voient pas de raison de quitter le pays, même si elles travaillent dans des conditions difficiles.

-En général, quelle est la condition des femmes en matière d’éducation?

M.M.: La parité fille-garçon connaît quelques améliorations. Le gouvernement fait beaucoup pour faciliter l’accès à l’éduction aussi bien des filles que des garçons. Souvenons-nous du Plan national pour l’égalité des genres mis en place par le gouvernement de 2005 à 2010. Il en a fait sa priorité. Il s’agissait de réduire les disparités entre les garçons et les filles en termes d’éducation. En dépit des difficultés, les filles s’appliquent comme elles le peuvent, surtout en milieux urbains. Des progrès se font sentir. Ils visent à changer la perception longtemps entretenue d’un pays de fortes disparités entre les hommes et les femmes.

Propos recueillis par Cikuru Batumike

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