ghislainesathoudGhislaine Sathoud quitte son pays, le Congo-Brazzaville, en 1995. Elle poursuit ses études en France, puis au Canada. Elle obtient successivement une maîtrise en relations internationales (France) et une maîtrise en Sciences politiques (Université de Québec, Montréal). Devenue citoyenne canadienne, elle se passionne, aujourd’hui pour l’écriture et la recherche en milieux ethnoculturels. Nous avons accédé à l’ensemble de son travail d’écriture avec le choix d’en faire, à la fois, une approche analytique et une lecture des textes choisis. Portrait d’une femme de lettres.

Un grand nombre de femmes d’origine africaine se destinent à l’écriture. Ghislaine Sathoud en fait partie. Elle a joué, à 17 ans, à Pointe-Noire (Congo-Brazzaville) dans une jeune troupe de théâtre. Elle a publié, à 18 ans, Poèmes de ma jeunesse, son premier recueil (Pointe-Noire : Éditions I.C.A., 1988), à une période où il n’était pas habituel de témoigner de sa sensibilité aux choses de l’esprit, ni de s’engager dans l’exercice proprement d’écriture. Avec le recul, force est de constater que c’est à l’adolescence qu’elle a forgé son goût pour l’écrit. Assurément, à cet âge, elle a réussi à expérimenter, à pratiquer l’écriture créative. En dehors ou à l’intérieur du cadre scolaire. Seule ou dans une dynamique de groupe.

Le premier recueil de poèmes de Ghislaine Sathoud traduit ce constat. En effet, Poèmes de ma jeunesse est un titre annonciateur. Au fil du temps, l’auteur prend goût à l’écriture, à la lecture et à d’autres formes d’expression. Des manuscrits voient le jour. Des manuscrits sont en attente ; gardés jalousement au fond d’un tiroir. Ils sont timidement publiés.

Entre l’écriture et la lecture permanente, Ghislaine Sathoud observe les réalités de son temps. Celles qui la touchent directement ou indirectement. Dans la foulée, ses idées mûrissent. Son inspiration reste en éveil. Ils s’ensuivent des romans, des contes, des nouvelles et des pièces de théâtre. Ses textes se succèdent et ne se ressemblent pas. Dans une variété des genres, l’auteur s’inspire des conditions associées à l’identité féminine africaine. De ce qui la blesse ou l’étouffe. Tout, chez l’auteur, s’articule autour du thème de la femme. Tout, chez elle, traduit une préoccupation humaine profonde. La manifestation d’une certaine révolte. Une démarche qu’aime emprunter toute féministe qui sait que le monde dans lequel évolue la femme est plein d’injustices et de leurres. Ghislaine Sathoud dénonce ces situations. Avec sa plume. Il n’est pas rare de retrouver dans ses textes le thème lié à l’enfance, la vie de la femme et son évolution.

On a envie de replonger dans L’amour en migration (Paris: Menaibuc, 2007, 178 p.), ce clin d’œil au travail abattu par la femme de son pays, en dépit des difficultés quotidiennes, de la guerre. Et de relire Hymne à la tolérance (Québec: Editions Melonic, 2004, 76 p.) un roman qui décrit le parcours d’une jeune Africaine piégée par le monde du mensonge. Jeune Africaine donc, studieuse, pleine d’espoir et vouée à un bel avenir. Comme toutes les filles de son âge, elle rêve de réussir sa vie grâce aux études. La bonté d’une bienfaitrice du dimanche lui ouvre d’autres portes. Une opportunité de quitter son pays, de s’engouffrer dans la brèche d’un exil inespéré, d’aller parachever ses études en Occident. Mais ce qui devait être le bonheur éternel se transforme en cauchemar de tous les instants. En effet, une fois en terre d’exil, l’héroïne se heurte aux comportements et aux attitudes imprévisibles de sa bienfaitrice. Au lieu d’en faire une élève modèle, elle la précipite dans l’enfer des travaux domestiques où se mêlent solitude pesante, mépris, haine et esclavage. On retrouve la même tonalité dans la pièce de théâtre Ici, ce n’est pas pareil, chérie ! (adaptée en version DVD et vidéocassette par la Compagnie Théâtre Parminou en collaboration avec les productions Jean Benoît avec le soutien de Condition féminine Canada, 2005) qui témoigne de l’inquiétude constante de l’auteur face à la montée des violences familiales au sein des communautés ethnoculturelles. Les maux du silence (Maison culturelle Les Ancêtres, Canada, 2000), autre pièce de théâtre, s’inscrit dans la même démarche : poser la question de l’identité en exil. Une identité qui se métamorphose, chez la majeure partie des immigrés, une fois leur patrie éloignée. On ne peut oublier sa nouvelle La veuve de la rue Batatou, publiée dans Arcade numéro 61 aux éditions du même nom (Montréal), qui nous glisse dans l’imaginaire africain. Une veuve a perdu la tête et relance le débat sur les rites du veuvage.

Aujourd’hui, Ghislaine Sathoud tire sa légitimité d’écrivain de la croisée des genres littéraires qu’elle maîtrise. De son travail de conteuse, de nouvelliste, de dramaturge et de romancière. Écrivain, poète et dramaturge (il manque à sa panoplie un scénario de film), Ghislaine Sathoud rattache son travail d’écriture à différents genres. Rares sont les femmes écrivains dans sa situation. À l’exception de l’incontournable Werewere Liking, son amie, qui sait repousser les frontières entre les genres littéraires. Prolixe, elle l’est et elle publie ses livres à un rythme soutenu. Avec deux avantages. D’un côté, la capacité de renouvellement de l’auteur confirme sa place dans le canon des lettres africaines. De l’autre, son regain d’inspiration donne une impulsion non négligeable à la création féminine dans la littérature africaine. Il s’agit, certes, d’un pari possible lorsqu’on porte en soi l’amour des lettres. Mais, le caractère déterminant de sa fonction d’écrivain n’est pas tant dans l’aspect prolixe de l’exercice. Il est dans sa capacité à réaliser un travail structuré d’une qualité esthétique certaine. Ghislaine Sathoud y parvient grâce à une écriture simple, accessible, non hermétique et non sophistiquée au niveau de la structure narrative et de la langue. Un travail amélioré au fil des années. Un travail basé sur la cohérence et la pertinence, les deux mamelles d’une bonne construction littéraire. Sur ce rapport interne de différents éléments d’une œuvre. Sur ce rapport de l’œuvre à la réalité. La réalité du lien de l’auteur au continent qui l’a vue naître: on découvre son talent par le biais des contes, ces richesses infinies de l’oralité africaine. La réalité du lien de l’auteur à l’espace dans lequel elle vit : le Canada devenu un lieu d’inspiration, d’écriture et de négociation littéraire. Dans cette passionnante aventure, il y a l’essentiel : un lectorat qui suit et des signes de reconnaissance. Membre de l’Association des Écrivains de langue française, Ghislaine Sathoud a été nominée au Gala de Reconnaissance communautaire, catégorie Encouragement littéraire, en 2001. Elle est parmi les lauréats du prix littéraire Naji Naaman 2008, prix de la créativité, pour son recueil de nouvelles Les trésors du terroir. Finalement, Ghislaine Sathoud compte dans le tableau littéraire féminin de notre temps. On y trouve ses compatriotes Marie-Léontine Tsibinda, Jeannette Balou-Tchichelle, Calissa Ikala, Marie-Louise Abia, Amélia Nene, Mambou Aimée Gnali et plusieurs autres voix féminines. Des noms phares qui assurent une visibilité sûre de la littérature africaine en Afrique et en dehors du continent.

Ghislaine Sathoud consacre son temps à une écriture qui formule différents enjeux : politique, économique, sociétale, migratoire, moderne, voire une remise en question de certaines traditions. La fragile ou irréaliste condition de la femme y a la part belle. L’autre versant des défis de l’écrivain est d’entraîner ses lectrices et ses lecteurs dans des terrains de réflexion connus : des articles de presse, des essais individuels ou collectifs. Oui, la forme d’expression change. Mais le fond reste le même. Il s’agit d’appels aussi pressants qu’émouvants dans lesquels elle stigmatise toute sorte de souffrance que subit la femme en général, celle du Congo en particulier. Avec des mots simples qui nous atteignent, nous interpellent. Allez lire son essai Le combat des femmes au Congo Brazzaville (Paris: L’Harmattan, 2007) pour déceler des brins d’amour, des larmes et des lynchages, une violence qui explose. Lisez Les femmes d’Afrique centrale au Québec (Paris, L’Harmattan, 2006), vous y retrouverez ces questions liées à l’immigration, plus précisément aux causes de l’immigration africaine au Canada, les questions d’identité et d’intégration, la situation des femmes avant et après la période migratoire ; l’impact des cultures d’origine, la violence faite aux femmes. Dénoncer et encore dénoncer. Plus près des coutumes, son essai L’Art de la maternité chez les Lumbu du Congo, Musonfi (Paris: L’Harmattan, 2007) est plus qu’une expérience personnelle. C’est celle des femmes confrontées à une période cruciale de leur vie. L’initiation avant et après la maternité. Avec moult contraintes l’auteur évoque l’expérience de Munsofi, qui consiste à soigner la maman selon les traditions congolaises connues, tels l’usage de l’eau chaude, le massage des parties intimes et autres pratiques assurées par une sage-femme expérimentée, formée sur le tas. Ce rituel se trouve à des années lumières de l’Umuwali, autre pratique laborieuse appelée « société sécrète ». Une façon de faire que désapprouvaient les colons, les écoles catholiques et les paroisses au temps des colonies. Ils la prenaient pour du féminisme subversif à interdire à tout prix. L’Umuwali concernait les filles nubiles avant leur mariage. Il était question d’un apprentissage méthodique physique de la sexualité; la préparation morale de la jeune fille aux obligations et devoirs conjugaux.

Ghislaine Sathoud essaie d’abolir la frontière entre les genres littéraires. Elle explore les problèmes de société, les spécificités du discours féminin voire féministe. Non seulement elle écrit, mais également elle se passionne pour les recherches, participant à des activités sur les questions féminines ou de cohabitation (violence en milieu ethnoculturel). C’est non sans surprise que sa nouvelle, La marche de l’espoir, a été gravée sur un CD par l’Organisation du Baccalauréat International (IBO), basée à Genève, dans le cadre de ses programmes éducatifs. Ghislaine Sathoud est une femme qui parle de femmes aux femmes ; elle raconte leur histoire et leur vécu. Elle reste leur recours, qu’elles portent l’étiquette de femmes en mouvement ou celle de femmes qui n’ont pas l’opportunité de s’exprimer. En 2013, elle était élue présidente générale de la Société des écrivains francophones d’Amérique. Détentrice de plusieurs diplômes, dont une maîtrise en sciences politiques obtenue au Québec, elle a travaillé pour la Fédération des femmes du Québec, le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes, le Comité priorité violence conjugale et le cran des femmes.

cikuru batumike

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