dracius

La romancière et poétesse martiniquaise Suzanne Dracius a coordonné pour les éditions Desnel un ouvrage consacrées aux plumes rebelles des Antilles et de la Guyane. Contrepied de l’anthologie officielle éditée pour le commissariat de l’année des Outre-mer, cet ouvrage n’est ni une compilation, ni une anthologie de la poésie créole. Explications avec Suzanne Dracius.

Pourquoi n’est-ce pas simplement une anthologie ?
S.D.: Il y a des textes des auteurs, mais aussi des articles écrits par des universitaires ou des écrivains qui sont des analyses de ces textes. Ernest Pépin a écrit à propos de Saint-John Perse par exemple…

Quel a été votre point de départ ?
S.D.:On a voulu montrer que la littérature de la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane n’est pas une littérature doudouiste, gnangnan ou cucul la praline et c’est pour ça que ça s’appelle Plumes rebelles. Ce sont les plumes rebelles d’hier et d’aujourd’hui et nous les publions dans la collection Anamnésis, c’est-à-dire un terme qui invite à désobéir à l’injonction d’oublier, mais aussi pour se souvenir de ces auteurs de manière originale. Il y a donc des plongées dans leurs œuvres respectives qui sont du jamais lu. C’est ainsi que nous proposons une analyse de la seule pièce de théâtre d’Edouard Glissant (voir hors texte). Il y a bien évidemment Césaire mais nous le confrontons au regard d’une jeune Guadeloupéenne, Laura Carvigan-Cassin, qui enseigne à l’UAG, et qui offre une vision de Césaire peut-être jamais abordée ainsi.

Vous rendez aussi un peu d’actualité à des auteurs oubliés comme Vincent Placoly ou Sony Rupaire…
S.D.: Voilà ! Mis à part les grands inoubliables comme Césaire ou Fanon, il y a des personnes qui devraient être inoubliables et qui sont hélas un peu oubliées : Tirolien, Rupaire, mais aussi Paul Niger ! Avec l’explication de ce pseudonyme d’Albert Béville, parce que Niger veut dire noir en latin… Il y a aussi le rappel de René Maran qui est tout de même notre prix Goncourt avec une préface incroyable ! Il se permet de critiquer le colonialisme mais aussi le comportement des colons, pas seulement en théorie, mais de manière très réelle, concrète, en stigmatisant les exactions, les excès des colons dans l’Afrique équatoriale française de l’époque. On a aussi Damas… Ce Guyanais qui est tout de même le grand oublié parmi les pères de la négritude.

Y a-t-il une place pour les auteurs actuels ?
S.D.: Il n’y a pas de vision passéiste. Au contraire, ce qu’on voudrait montrer et faire partager, c’est qu’il y a toute une filiation, toute une évolution, depuis la négritude, l’antillanité, la créolité jusqu’à parvenir au présent avec ses auteurs comme Monchoachi…

C’est un livre qui veut démontrer la vivacité et la permanence de la création antillo-guyanaise ?
S.D.: D’autant plus que nous y avons adjoint un CD qui est une porte ouverte aux jeunes avec un peu de slam qui est aussi une forme d’expression intéressante et poétique. Il y a Papa Slam mais aussi Aliou Cissé qui dit un extrait du Discours sur le colonialisme, La prière d’un petit enfant noir de Tirolien ou du Paul Niger…

Vous avez coordonné cet ouvrage mais aussi écrit une contribution sur l’écriture et le racisme…
S.D.: J’ai écrit un texte intitulé : « Le racisme est soluble dans l’encre noir ? » pour Témoignage chrétien qui interrogeait des auteurs sur la France et le racisme. Je n’ai répondu ni oui ni non à cette question, mais j’ai donné une recette, une potion. C’est une anaphore : le racisme est soluble dans l’eau de boudin, dans le ti punch, dans la fête, dans le partage des imaginaires, dans le sang mêlé. Le métissage permet d’évacuer une bonne partie du racisme… Et puis, évidemment, le racisme est soluble dans l’encre noire. A lire les écrivains de la diaspora black, on comprend qu’on ne peut pas être raciste ! La plume noire, l’écriture peut permettre cela.

C’est ce qui vous fait ouvrir ce livre par ce titre : « Nous finirons tous métis. » Vous rejoignez Glissant. Parvenez-vous à vous situer dans la tradition littéraire antillaise ?
Je ne renie pas l’héritage et je n’écris pas ex-nihilo. On peut reprocher des choses à la négritude mais pas d’avoir oublié d’être universelle, ce que l’on pourrait reprocher à la créolité plus récente qui n’aurait pas dû commettre ce crime, mais il manque à la négritude sa part de féminité… Moi, je veux pouvoir dire que je suis une femme qui aime les hommes comme les hommes peuvent dire qu’ils aiment les femmes. Sans pour autant dire que je suis une nymphomane. C’est ma part de plumes rebelles…

François-Xavier Guillerm

Plumes rebelles, coordonné par Suzanne Dracius, éditions Desnel, 340 pages, Collection Anamnésis, 12,80€, Avril 2011 CD inclus. ISBN : 978-2-915247-32-9

Plumes rebelles

julienelzingre

Voici un ensemble de textes d’hommes et femmes de renom de la littérature française issue des Amériques insulaires françaises que sont la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, d’où partent tous ces chants poétiques et métis, en écritures rebelles. Bon nombre de lecteurs, à Paris et ailleurs, n’ont sans doute plus en mémoire certains de ces auteurs, qui constituent pourtant des références dans les lettres françaises : parmi eux, un Prix Nobel (St-John Perse de la Guadeloupe), un Prix Goncourt (René Maran, le Martinico-guyanais). Mais leurs textes, ainsi que ceux d’écrivains actuels, composent aussi, désormais, une part non négligeable du patrimoine de la littérature française. Plumes Rebelles, un ouvrage collectif de textes majeurs ou inédits d’auteurs contemporains et d’analyses de leurs oeuvres. Cet ouvrage est né de la volonté de l’éditeur, qui souhaite que, pour une fois, ne se renouvelle pas ce qu’Aimé Césaire appelait « être le jouet sombre au carnaval des autres ». Bien sûr, l’initiative de l’Année de l’Outre-mer, en France continentale et vers les territoires de l’Outre-mer français, vers sa totalité, sur trois océans, est une initiative singulière et salutaire pour un regain, une affirmation et une confirmation de l’existence d’écrits majeurs de cette France plurielle et haute en couleurs. Depuis de nombreuses années les canaux médiatiques ne fonctionnent bien souvent que dans un seul sens ; il est donc opportun d’utiliser ce zoom appuyé sur nos Histoires, nos écrits, nos patrimoines respectifs, pour faire admettre, en ces temps troublés, que le vivre ensemble est bien possible dans une France plurielle et apaisée. Et tout cela commence par la connaissance de l’Autre ; comme cela les peurs ne seront plus fondées. Cet ouvrage, loin d’aligner un chapelet – à l’image de ces îles et terres paradis – de textes d’auteurs de la France ultramarine sans mettre en avant le contexte du travail de ces auteurs, – de renom, pour la plupart, ayant déjà largement contribué à la grandeur de la littérature française, mais, pour certains, tombés dans l’oubli –, se propose de faire découvrir ou redécouvrir par les lecteurs le côté vivace de leurs « plumes rebelles » d’hier et d’aujourd’hui, ainsi que l’affirme le nom de la collection dans laquelle ce titre est publié, « Anamnésis » : injonction de ne pas oublier. Parmi ces Plumes rebelles d’auteurs de l’Outre-mer français d’Amérique que sont la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique, se trouvent un Prix Nobel guadeloupéen, un Prix Goncourt guyanais et un Prix Renaudot martiniquais. Des plumes contemporaines d’auteurs connus, étudiés et traduits dans le monde entier y côtoient également, in memoriam, Aimé Césaire, Guy Tirolien, Léon-Gontran Damas… Par la force des choses, le choix des textes est limité, même s’ils sont les plus significatifs du style de ces auteurs. Libre au lecteur d’aller plus loin… Nous l’invitons largement, à partir des notices biobibliographiques fournies ici, à retrouver toutes ces publications chez leurs éditeurs respectifs, – parisiens pour la plupart, donc d’accès facile –, et à faire plus ample connaissance avec les œuvres complètes des auteurs ayant suscité un intérêt particulier. « Raï chyen mé di dan’y blan » – à l’heure où certains de ces auteurs sont encore victimes, même après leur mort, d’un « maccartisme à l’Antillaise ». Cette expression créole qui, traduite, donnerait à peu près ceci : « feignons de ne pas les connaître, mais reconnaissons leur talent » tombe à point nommé, au moment de projeter à la face du monde des plumes rebelles de talent. Alea jacta est…

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