Interview de Cikuru Batumike, un écrivain bouleversé par les injustices de ce début de XXIe siècle. Interview publiée dans « La Quinzaine littéraire » du 16 mars 2007.

Dans le recueil de poèmes Arrêt sur étroiture de Cikuru Batumike résonnent les cris de désespoir de tous les exilés de la terre, de tous ces « sudistes » qui nourrissent les contingents d’immigrés échoués en Occident. Ceuta, Melilla, Sangatte, Lampedusa, mais aussi le Rwanda ou la République Démocratique du Congo servent de théâtres aux drames du déracinement et du racisme « ordinaire ».

« Ces poèmes sont des fragments de ma sensibilité devant l’injustice que subissent de nombreux fugitifs, (…) devant la dépossession humaine et l’humiliation qui défigurent l’Etre » explique Cikuru Batumike, poète et journaliste suisse né en RDC. « La poésie ne peut être qu’un lieu du mouvement, le lieu où les choses mutent pour engendrer des valeurs communes et positives de la civilisation humaine », ajoute-t-il.

« Des jours et des nuits de remords
Renaissance puisée dans les esprits de l’eau
Souffrance de tous les records
Impossible d’attraper le bonheur au galop »
(Déception)

«Voyageurs sénégalais de Florence
Dans leur éternelle errance
Ils ne connaissent que la carence
Ils trimballent de broutilles pour vivre »
(Mauditerranée)

Que signifie le titre du recueil, « Arrêt sur étroiture » ?

« Ce titre est l’expression de la fracture de notre société. Une fracture symbolisée par un choix multiple de lieux de passage aussi étroits les uns que les autres : l’embarcation de fortune prise d’assaut par le clandestin en route vers les Canaries; le tunnel de la manche propice au fugitif qui veut rejoindre un autre rive; les vagues de la mer qui emportent les plus malchanceux des fugitifs ou ce tarmac d’un aéroport qui se découvre un matin avec un passager caché dans le train d’atterrissage de l’avion. Ces lieux de passage restent infranchissables parce qu’ils sont ultra étroits, protégés et interdits aux non ayants droit. L’arrêt, c’est l’instant où l’on investit un lieu où on n’a pas été attendu; c’est l’heure à laquelle on souhaite se trouver de l’autre côté de la frontière et prétendre à une vie digne. Certes, on s’arrête, par frayeur de se coincer dans une étroiture. On s’arrête devant un gouffre qui commence par une étroiture délicate à négocier. Mais, a-t-on le choix devant les contraintes environnantes de la vie ? A-t-on le choix une fois poussé près de la falaise au-dessus de l’abîme, une fois agressé par sa propre société, une fois victime de la répression et de la destruction ? On affronte l’étroiture, par souci d’aller voir de l’autre côté, même inconnu, pour vivre. On accepte les conditions de passage, même les plus humiliantes, en ce lieu étroit. Pour exister ! Ils sont peu nombreux ceux qui passent les mailles du filet et accèdent à l’impénétrable. L’après étroiture n’est pas mieux. Une fois de l’autre côté, on frôle le vertige. C’est la désillusion, la souffrance, la résignation voire le silence. Arrêt sur étroiture est un questionnement perpétuel que je me pose sur les responsabilités des uns et des autres dans ce qui nous arrive. Dans cette tendance à privilégier l’Avoir à l’Etre.

Vous n’utilisez pas de ponctuation.  Est-ce une façon de donner plus de violence à vos vers ?  Quels sont vos « maîtres » en matière de versification ?

Je me suis affranchi de la ponctuation non pas par simple caprice de poète, mais par choix d’écriture. J’en conviens, la ponctuation détermine les intonations et donne du sens à une phrase. Les apostrophes, astérisques, crochets, guillemets, virgules, tiret et autres divers points restent, à mes yeux, des codes qui amoindrissent la violence de mes vers et enferment leur sens. Je n’en use pas parce que je veux donner au lecteur la possibilité d’accéder entièrement au sens de mon message. Je veux lui permettre d’en multiplier les interprétations. Par ce procédé, je laisse au lecteur plus de places à l’imagination. Il est libre de construire ses propres phrases, de commencer ou de s’arrêter où il souhaite. Prevert est un maître en la matière. Dans quelques uns de ses poèmes, il n’utilise pas la ponctuation parce qu’il estime qu’un poème est une pensée ou une conversation en progression. J’ai lu et relu ses poèmes/chansons/manifestes qui témoignent des maux de la société de son époque. On peut s’en inspirer.

Vos vers parlent des « sudistes » et des « nordistes ». Est-ce selon vous la nouvelle dichotomie sur laquelle se construit la poésie du XXIe siècle ?

La poésie du XXIe siècle se construit sur la base de plusieurs paramètres. « Sudistes » et « Nordistes » sont des termes aux connotations plutôt historiques que géographiques. Les linguistes m’en voudront de ne pas tenir compte de la connotation géographique, correcte à leurs yeux, pour désigner les notions de climat, de relief ou de type de population : le cas des Nordiques. A l’instar, dans un passé historique, des nordistes et sudistes interpelés par l’abolitionnisme de la guerre de sécession américaine, les « Nordistes » et « Sudistes » dont il est question dans ma poésie, élèvent la voix pour en finir avec les échanges ou les rapports commandés par l’avancée des uns (en termes de détention des clés de la science et du progrès technique) et le recul des autres (en terme de pauvreté). Il y a dichotomie sur laquelle se construit cette poésie : les inégalités entre le monde « développé » et le monde « en voie de développement »; entre ceux qui « ont » et ceux qui « n’ont rien »; entre les riches et les pauvres. Durant les périodes coloniales, il a été surtout question du très fort décalage Nord/Sud (Civilisés/Sauvages). De nos jours, ce décalage perdure, sous d’autres appellations, en dépit des richesses de la planète et de l’évolution des mentalités. Des traits inacceptables de ce décalage existent au sein d’une même contrée entre des populations coulées dans un même moule :il est ségrégatif (jusqu’à récemment dans une Afrique du sud marquée par l’apartheid) ; ethnique (le cas du génocide rwandais); religieux (le cas du Darfour, entre milices arabisées et tribus « africaines » ou celui du Royaume-Uni et d’Irlande où protestants et catholiques peinent à trouver un terrain d’attente à long terme); linguistique (en Italie entre germanophones, proches de l’Autriche, et Frioulans à cheval sur deux frontières) et patriotique (en Côte d’Ivoire où les critères de  » l’Ivoirité  » fabriqués par des élites au pouvoir et des rebelles a défrayé la chronique ces derniers mois). Je pourrais allonger cette triste liste. Dans chacun des cas, le contact entre deux mondes est soit réduit au minimum soit jonché d’obstacles à surmonter. Autant d’ arrêts sur étroitures qu’il importe de désavouer.

On imagine bien certains de vos vers « rapés » ou « slamés » (notamment « La révolution a aboli l’esclavage/ La République a autorisé les charters/ Et traité de racaille le sans image/ Et chasse ses sauvageons au karcher »). Vous sentez-vous parfois proche de cette forme d’expression ?

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Oui, je me sens proche de certains textes-slams qui sont, de préférence, des véritables poèmes. En effet, tous les textes-slams ne sont pas des poèmes. Les soirées slams qui ont pignon sur rue dans quelques quartiers de Paris, de Bruxelles ou de Genève proposent aussi bien des poèmes que des reportages; ils portent l’empreinte des témoignages quand ce ne sont pas des journaux intimes de ceux qui les déclament. Un texte-slam poétique sur fond de musicalité ajoute à l’esthétique du poème et devient plus sensible et agréable à écouter. Je dis bien musicalité et non cette sonorité des mots que le poète porte en lui en permanence et qu’il n’est pas obligé d’extérioriser sur une scène publique. Les poèmes en textes-slams ont cet autre avantage d’être un moyen ludique d’accrocher les jeunes à la poésie. Une contribution bienvenue dans le débat sur l’avenir de la poésie, un genre littéraire qui souffre de déficit de compréhension.

Vous semblez très pessimiste, aussi bien à l’égard des sociétés africaines que du mode de vie occidental fondé sur la consommation et l’image. Le recours à l’écriture et à la musique semble seul porteur d’espoir. Voyez-vous émerger une génération d’écrivains « sudistes » capables de faire changer la perception de l’autre, de l’exilé ?

Cette génération d’écrivains sudistes existe bel et bien. Elle est née des réalités de notre époque comme ce fut le cas des générations nées de la mouvance de la négritude, de la minoration ou de l’occultation, ce processus de rupture avec le passé traditionnel africain. Le travail accomplit à ce jour contribue à donner une autre perception de l’Autre, l’exilé. Certes, leurs textes se développent dans un espace de création européen, de cette Europe patrie de la démocratie ou des droits divers. Mais, ils restent une expression de dénonciation, un cri d’un exil pénétré d’inquiétudes, de douleur, de déceptions, des hurlements de la bête raciste. En même temps, chose encourageante, ils sont la quête permanente d’un monde qui, au lieu de la fracture, privilégie la complémentarité « sudistes » et « nordistes », un espace où peuvent -et doivent- cohabiter toutes les valeurs identitaires.

Vous définiriez-vous comme un écrivain engagé ?

Plutôt un témoin qui rends compte des réalités de son époque. Avec l’espoir d’exercer une influence indirecte ou une prise de conscience de mes contemporains sur des questions de justice et de partage équitable. Au besoin, inviter ces mêmes contemporains à s’approprier le fond de mes poèmes car je n’en suis pas le seul propriétaire. D’autres personnes que moi peuvent s’en saisir pour crier leur désarroi, leur souffrance, leur mal-être. J’essaie d’inculquer, tout simplement, la nécessité de l’action dans un espace-terre où sévit l’injustice, la dépossession humaine. J’assume le rôle de porte-voix de ceux qui n’en ont pas. Il y a une phrase de Clément Marchand, poète québécois, que j’ai toujours aimée : « Le poète est un interprète naturel de ceux qui ont la bouche close ». Aux époques totalitaires d’antan, la poésie modifiait la pensée commune, la pensée de toute une collectivité. Que mes poèmes permettent de vaincre la résignation collective, de donner un sens au monde dans lequel on vit, de donner à la vie son sens réel, alors je suis ce poète engagé. Ne l’oublions pas, pour une action efficace, l’engagement reste double, celui du poète qui donne le tempo et celui de la collectivité qui adhère au message avant d’en assurer la continuité.

Tahar Ben Jelloune aborde dans son roman Partir la quête d’ailleurs des jeunes Marocains. Avez-vous été tenté de développer vos thèmes de prédilection dans un roman ? Si non, pourquoi la poésie leur convient-elle mieux ?

J’ai toujours tracé de frontières entre la poésie et le roman; entre la poésie et d’autres genres littéraires. J’ai toujours tracé ces frontières, en dépit du fait que tous les types d’écritures littéraires se définissent par le fait qu’ils ont des caractères communs : l’inspiration précède l’écriture; le monologue « écrivain-papier-voix d’encre » précède le dialogue avec le lecteur. S’en suivent, les impressions des contradicteurs et le sacre (ou le massacre) des critiques. La question de genre est un choix opéré par chaque écrivain indépendamment du thème abordé. Dans un roman -autobiographique ou social- l’écrivain prête sa voix à des personnages appelés à évoquer les réalités d’un environnement, d’une époque. Il y a des descriptions détaillées des lieux, des personnages multiples et des intrigues à rebondissement à respecter. Il y a des règles littéraires de construction auxquelles il ne faut pas déroger. La poésie, quant à elle, me laisse le choix de construction; le choix de jouer de la reprise; le choix de malmener la forme (pas le fond). Elle permet la transmutation des mots en valeur émotive; elle ouvre la voie aux détours d’expressions plus frappantes, aux codes, aux combinaisons, aux métaphores et qu’en sais-je ? Le tout, pour donner toute sa force et sa beauté au langage. Demain, un roman. Pourquoi pas ? Ce serait une autre aventure, passionnante. Actuellement, je compose des nouvelles centrées sur un thème. Je ne peux pas vous en dire plus. Les nouvelles restent un genre littéraire par lequel l’écrivain peut aborder des questions sociétales, donner la violence aux mots, exprimer les préoccupations des dépossédés, des déracinés et autres personnes en quête du bonheur ».

Propos recueillis par Béatrice Roman-Amat
Arrêt sur étroiture
, 39 pages. Recueil édité par la Société des Ecrivains, 2007, Paris. ISBN 274803726X

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