Buchi Emecheta, Françoise Ugochukwu et Lindiwe Mabuza : trois femmes du monde des lettres en Afrique anglophone. Leur démarche d’écriture ne diffère pas de celle des femmes auteurs de langue française. Elles nous offrent des rêves ou analysent les sujets existentiels sans égards à la langue usitée. En effet, qu’il s’agisse de la littérature négro-africaine d’expression française ou anglaise, la vitalité reste la même. Elles adoptent la même démarche par le fond et le rôle d’amorce aux débats sur leur existence et l’usage qu’on en fait. Elles décortiquent des situations semblables, celles d’une Afrique de rêve, d’une Afrique en perdition ou en progrès. En effet, les écrits des femmes africaines dépassent le simple cadre traditionnel de la langue pour s’inscrire dans les thématiques traitées: réhabilitation de la femme, remise en question certaines valeurs jugées caduques, rêves, conditions de l’humain, etc..

Par le contenu, la forme et la fonction même de cette écriture féminine, il s’effectue, de plus en plus, une évolution dont le résultat est une façon ou de percevoir ou de questionner l’Afrique. Elles écrivent des livres aux sujets qui vont du simple au compliqué: l’enfance, l’âge adulte, luttes collectives, sociales ou politiques dans les villes, l’exil et autres textes engagés ou contestataires dans l’expression de la société
contemporaine.

Buchi Emecheta: une voix africaine au Royaume-Uni

Sociologue nigériane née à Lagos en 1944, Buchi Emecheta compte à son actif une vingtaine de romans, une dizaine de livres pour enfants, des pièces de théâtre à l’usage de la télévision et des pièces radiophoniques. Elle quitte assez tôt son pays natal pour rejoindre son époux qui vit en Angleterre. Après des études de sociologie, elle regagne le Nigeria pour assurer les fonctions de professeur de littérature anglaise à l’Université de Calabar. A la suite des événements inattendus, elle abrège son séjour et quitte provisoirement le Nigeria. Buchi Emecheta s’installe à Londres où elle consacrera son temps exclusivement à l’écriture. Sa renommée est acquise après la publication, en 1974, du roman autobiographique « Second Class-Citizen » (Citoyen de seconde zone, traduit de l’anglais par Maurice Pagnoux, 267 pp. connaîtra en 1994 une seconde édition chez Gaïa). L’héroïne de son roman est une femme de couleur, qui, en privée, croule sous le poids de l’autorité maritale et subit, dans l’espace public, le racisme et ses méfaits. Ce sujet sera suivi, en 1979 aux éditions des femmes à Munich, du roman « The Joys of Motherhood » ( Les Enfants sont une bénédiction, traduit. de l’anglais par Maurice Pagnoux, 328 p. sera publié par les éditions Gaïa en 1994). Un thème construit autour d’un sujet actuel: le mariage forcé. Il s’agit du récit de la situation d’une héroïne contrainte de mener des activités parallèles pour nourrir ses enfants jusqu’à leur autonomie. Elle en sort épuisée et vieille avant de mourir sur une route de campagne. Auteur prolifique, Buchi Emecheta a fait traduire en français plusieurs ouvrages, à l’instar des romans: La Cité de la dèche; La dot et Le Corps à corps. Actuellement,Buchi Emecheta habite à Londres.

Françoise Ugochukwu : expériences d’exil

Françoise Ugochukwu est née en 1949 à Valence (France). Elle a séjourné au Nigeria de 1972 à 1995 où elle a enseigné le français à l’Université de Nsukka. La situation politique incertaine rencontrée par ce pays, à cette époque, la contraint à s’exiler, avec sa famille, en Angleterre. Avant de se rendre au Nigeria, elle fait un passage remarqué à l’Université de Grenoble où elle obtient successivement une licence de lettres classiques en 1970, une licence d’anglais et une maîtrise de littérature française en 1971, un doctorat de 3e cycle en 1974. Elle a passé trois années à Londres où elle a enseigné à l’Open University. En 1997, elle occupait un poste à l’Université du Central Lancashire, Preston. Françoise Ugochukwu fait partie des auteurs intéressées par la « promotion » et la compréhension de l’oralité africaine par le biais de l’écriture. En transcrivant la littérature orale de son pays en langue anglaise, elle la met au carrefour des cultures, à la portée de tous. On le sait, les contes, les récits, les épiques, les proverbes et les légendes sont cette matière qui au départ est uniforme à une entité sociale déterminée (dans l’espace géographique), et, a priori, une propriété collective. Écrits, ils deviennent des textes. Françoise Ugochukwu s’est surtout distinguée dans la transcription des contes oraux recueillis sur le terrain,. Elle est restée fidèle aux codes essentiels d’une tradition, qui tout en distrayant remplit une fonction didactique. De son oeuvre, on retiendra : La Source interdite, contes, nouvelles aux éditions NEA-Edicef jeunesse, Dakar 1984. Des enfants d’un village frappé par la sécheresse découvrent, un jour au hasard, une source d’eau dont l’accès fut longtemps interdit à la suite de l’animosité entretenue par leurs parents respectifs. Cette découverte va-t-elle substituer l’animosité en l’entente qui préexistait dans leur environnement ? Françoise Ugochukwu a écrit: Contes igbos du Nigeria, de la brousse à la rivière (Paris: Karthala, 1992, 351p.); Une Poussière d’or (Paris: EDICEF, 1987, 79p.) Parmi ses romans destinés à la jeunesse, retenons: Le retour des chauve-souris ( Paris: EDICEF, 1993, 144p.) Françoise Ugochukwu collabore à des nombreuses publications de vulgarisation autour des thèmes liés à la culture Igbo. Elle publiait récemment une étude sur Le désert et ses épreuves dans la cosmogonie igbo, Nigeria (L’Homme, revue française d’anthropologie, numéro 163. 2002) , une recherche sur la notion d’espace et de temps dans la culture igbo à partir des mots de la langue. Elle révèle entre autre l’emprise du surnaturel sur la vie quotidienne et la littérature igbo.

Lindiwe Mabuza : de la diplomatie et de la poésie

Cette poète devenue diplomate exerce les fonctions de Haut commissaire d’Afrique du Sud en Grande-Bretagne. Lindiwe Mabuza est de la génération des femmes écrivains les plus lues d’Afrique du Sud. Nés dans la douleur, ses écrits sont une traduction de la physionomie de la société africaine martyrisée, à une époque de son histoire, par l’apartheid. Lindiwe Mabuza est l’expression de la lutte de toute une communauté, sans exclusif du sexe. En effet, au même titre que l’homme, la femme sud-africaine a mobilisé ses forces face aux multiples et répétitifs cas d’oppression raciale, tribale ou de classe dont elle fut l’objet. Avec une dizaine de femmes de son pays, elle est coauteur des poèmes rassemblés sous le titre évocateur Malibongwe (Louons les femmes) traduits en allemand et publiés, en 1987, aux éditions Pahl-Rugenstein de Bonn (Allemagne). Le livre a été publié à une période où la liberté d’expression des Noirs n’était pas reconnue en Afrique du Sud. Malibongwe est un condensé significatif des textes qui nous plongent dans les situations vécues par les femmes activistes de différents mouvements de la résistance sud-africaine face à la violence de l’apartheid.

La résistance décrite est celle de l’ANC créée en janvier 1912 et de sa branche armée Umkhonto we Sizwe (lance de la nation). Les personnes mises sous surveillance et les exilés en sont les héroïnes ou les héros. A l’exemple du leader noir Nelson Mandela, de Vuyisile Mini ou de Dorothy Nyembe (la femme qui a connu la plus longue peine de prison politique en Afrique du Sud: 15 ans). Les poèmes Malibongwe sont aussi bien l’expression de la dénonciation d’un système politique imposé à la majorité, des souffrances incommensurables que de la description des moments de protestation et de résistance qui ont récemment conduit toute une nation à sa libération. Décrite sous forme des petits tableaux, la souffrance des femmes sud africaines est passée par l’incarcération d’un frère; la torture d’un mari; les condamnations à la prison -et à répétition- d’une soeur; les exécutions ou des simulacres d’exécution sur la personne des proches et la poussée sur le chemin d’exil des milliers de jeunes combattants politiques. C’était ça la vie dans les Bantoustans, ces dépôts, ces ghettos noirs des mains d’oeuvre bon marché (femmes, enfants, vieux, malades ou faibles). Les poèmes Malibongwe restent un moment de l’histoire et de la vie en Afrique du Sud. Des vrais cris de colère qui témoignent d’une maturité politique certaine des auteurs. Aujourd’hui, la littérature sud-africaine n’est plus inscrite, à quelques exceptions près, dans une démarche visant à dévoiler dans une perspective de combat, le caractère raciste d’un système. Elle est dorénavant faite d’une thématique tournée plus vers la tolérance et l’ouverture d’esprit, ces éléments qui peuvent grandir n’importe quelle nation au monde.

Cikuru Batumike

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