Moussia Haulot dirige la Maison Internationale de la Poésie – Arthur Haulot – à Bruxelles. Une institution d’éducation populaire à la poésie, avec des activités répandues dans quelques dizaines de pays et jouissant de l’appui de l’UNICEF et de l’UNESCO. Je l’ai rencontrée à Liège, au Palais des Congrès, à l’occasion de la récente Biennale internationale de poésie. Dans les lignes suivantes, elle parle de l’intérêt porté à la résonance de la poésie dans le monde.

 Bruxelloise née de parents russes émigrés, Moussia Haulot a plusieurs cordes à son arc. Peintre et dessinatrice reconnue par ses pairs, elle n’en demeure pas moins une passionnée de musique tzigane et de la danse. Aujourd’hui, la poésie reste au confluent de ces disciplines pour lesquelles elle a gardé un dynamisme intact. Epouse et compagne des grands voyages et des grandes aventures du poète et résistant Arthur Haulot, elle est à la base de la création de la Journée Mondiale Poésie-Enfance, en conclusion de la Biennale Internationale de Poésie 1972 consacrée au thème de l’Enfant et la Poésie. Cette action lui a valu l’attribution de la médaille d’or du Prix Schweitzer pour l’an 2000. En 2004, Moussia Haulot obtenait le Prix de la Réconciliation à travers les Arts, remis par l’ONG Search for Common Ground, qui travaille à la résolution pacifique des conflits dans le monde.

Vous êtes à la tête de la Maison Internationale de la Poésie – Arthur Haulot, à Bruxelles, qui englobe différentes activités autour des poètes et des poèmes. Quel bilan tirez-vous des années de votre présidence ?

M.H.: Il y a près de deux ans que j’ai eu le privilège d’avoir été élue présidente de la MIP et de pouvoir ainsi continuer l’oeuvre d’un homme aussi exceptionnel qu’Arthur Haulot. Il est vrai que j’ai eu l’immense plaisir d’avoir collaboré à toutes ses réalisations dans le domaine poétique pendant 36 ans. Aujourd’hui, je ne pense pas avoir déçu ses « adeptes » car les activités de la MIP se poursuivent avec un très grand succès. Il suffit de voir le Journal des Poètes, les Tribunes poétiques, la JMPE qui a lieu tous les ans, et à laquelle participent des dizaines de milliers d’enfants dans 33 pays, et cette XXVème Biennale Internationale de Poésie, qui se déroulait sur le thème interpellant « Poésie fruit défendu », et qui rassemblait des poètes de 45 pays.

Est-il difficile, en tant que femme, de diriger une aussi grande institution rassemblant en majorité des hommes?

M.H.: J’espère ne pas trop vous décevoir en vous révélant que notre équipe n’est pas pléthorique. Pour le travail quotidien permanent, mon équipe et moi-même nous sommes six, mais mes collaborateurs sont très motivés et je reconnais que si je devais travailler avec des gens « normaux », il me faudrait au moins 15 personnes pour réaliser nos actions. Je voudrais ajouter que cette équipe de base est composée de deux hommes et de quatre femmes. Est-ce pour cela que cela marche si bien ? En dehors de notre équipe quotidienne, nous sommes accompagnés par un Comité et par une Assemblée générale, composés de poètes reconnus dans le monde national et international.

Dans son exposé fait à la 25ème Biennale de Poésie, Kenneth White milite pour l’existence d’une « géopoétique », sorte d’espace culturel ouvert et susceptible de réunir les poètes du monde entier. N’est-ce pas là la mission que poursuit, depuis des nombreuses années, la Maison Internationale de la Poésie-Arthur Haulot, mais sous d’autres appellations?

M.H.: C’est effectivement la mission que nous poursuivons depuis 1952. Et c’est là la raison pour laquelle nous avons été ravis que Kenneth White accepte de présider cette XXVème Biennale. Sa pensée et sa poésie visent ce partage universel qui est effectivement notre but permanent depuis la création de notre congrès. Je voudrais ajouter que nous avons été enchantés par la sensibilité et l’énorme générosité de Kenneth White.

La multiplicité des écrans technologiques coupe l’individu des réalités qu’il devient perméable à la manipulation, souligniez-vous dans votre discours d’ouverture de la 25ème Biennale. Le poète a-t-il les moyens de résister à ce phénomène dans une société dont la valeur est de plus en plus marchande ?

M.H.: Le poète est certainement capable de résister au formatage « intimé » par la technologie. Soyons clairs, si je suis émerveillée par toutes les possibilités offertes aujourd’hui par la technologie, nul ne doit ignorer qu’elle est comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses. La technologie est là non pas pour nous asservir, et c’est hélas ce qui se passe trop souvent, mais pour nous accompagner. Le poète qui a reçu ce don d’exprimer par les mots la rencontre de son subconscient et de son conscient, accède à son être le plus profond. Grâce à ce don, il ne sera jamais asservi et continuera à être cet homme rebelle, cet insoumis qui interpelle.

Quelle est la place que les successives Biennales de poésie ont donné à la femme ?

M.H.: Il y a toujours eu de nombreuses poétesses aux BIP, et la Biennale 1984 a été présidée par la poétesse égyptienne Andrée Chedid. Arthur Haulot a toujours incorporé des femmes dans toutes ses actions. D’ailleurs, quand il a été Commissaire général au tourisme de Belgique, plusieurs de ses bureaux à l’étranger ont été dirigés par des femmes, notamment à Tokyo, New York ou Rome, qui étaient des postes de première importance. Je pourrais vous citer de nombreux noms de poétesses qui ont été invitées à la Biennale et qui y ont pris la parole, certaines avec beaucoup de fougue d’ailleurs. Et je vous signale que le Grand Prix des Biennales a été décerné en 1994 à la poétesse danoise Inger Christensen, et en 1998 à la poétesse autrichienne Ilse Aichinger.

Abordera-t-on, un jour, à Liège, la thématique du rapport de la femme à la poésie, pour lui donner la possibilité de la conscience d’un « je » libre d’écrire, de créer ou d’exprimer à vive voix une esthétique personnelle ?

M.H.:Je ne vous cacherai pas que votre question rejoint l’une de mes préoccupations. D’autant plus que la Biennale n’a jamais cantonné la femme dans un rôle de muse, et il serait bon pour la Biennale d’attirer de manière particulière l’attention du monde sur tant de femmes qui n’ont pas eu droit à l’éducation qui leur permettrait d’exprimer leur « moi » profond.

Le combat ou l’itinéraire de la femme poète n’est-il pas de plus en plus effacé par celui des figures masculines ? Comment équilibrer la tendance en terme de perception de l’image et de la présence de la femme dans le monde poétique ?

M.H.:Personnellement, à travers tout ce qui apparaît aujourd’hui, je trouve au contraire que la femme poète prend de plus en plus de place, et que de grands noms du monde poétique sont portés par des femmes : Vénus Khoury Ghata, Hélène Dorion, Zoé Valdes, Liliane Wouters, et tant d’autres. Pour ma part, j’affirme que la femme a plus que jamais, et heureusement, sa place dans le monde de la poésie mondiale.

Quel appui recevez-vous des autorités belges ou d’ailleurs pour la vie de la Maison de la poésie ? Est-il suffisant ?

M.H.:Nous recevons une subvention annuelle de la Communauté française, du Commissariat général aux relations internationales de la Communauté française, de la région de Bruxelles-Capitale, et d’autres. Je vous ai énuméré toutes nos activités lors de la première question. Vous me demandez si ce que nous recevons nous suffit. Il faut savoir que quand on est ambitieux pour ses buts, les subventions accordées sont rarement suffisantes ! Je voudrais de toute façon insister sur le fait que nos actions sont à la fois poétiques, humanistes et politiques, dans le sens le plus noble du terme, et ceci au plus haut niveau, et que notre but est à la fois de provoquer des rencontres entre un maximum de poètes et d’offrir la poésie à un maximum d’individus dans le monde.

Comment voyez-vous l’avenir des Biennales de Poésie de Liège et quelle action souhaiteriez-vous mener pour leur insuffler une nouvelle dynamique pour les années à venir?

M.H.:Vous me posez une question dont la réponse aujourd’hui est délicate. En fonction de quelques réactions du Cabinet de la ministre de la Culture, actuellement l’avenir de la MIP semble incertain. Pour notre part, les idées et les projets on en a toujours plein.

Avez-vous été marquée par des souvenirs précis nés de la participation des poètes du Sud, dont l’Afrique et les Antilles, aux Biennales de Poésie de Liège ? Lesquels ?

M.H.:Quelle vaste question ! Depuis les premières Biennales, des poètes africains étaient avec nous. Quelques noms :Lamine Diakhate, Félix Tchicaya, Florette Morand, Paulin Joachim, Edouard Glissant, et bien d’autres. Il est évident que le plus grand pour moi est Léopold Sédar Senghor. Ce somptueux poète est venu plusieurs fois aux Biennales et les a présidées en 1972 et en 1986. En 1970, alors qu’il était Président du Sénégal, il a reçu le Grand Prix des Biennales. Ce Prix lui a été remis à Bruxelles au Palais royal par Arthur Haulot. A cette occasion, nous l’avons reçu chez nous, et ce fut un moment inoubliable pour nous et nos nombreux invités. Léopold Sédar Senghor était un homme authentique, d’une simplicité déroutante, d’une culture éblouissante.

 Propos recueillis par Cikuru Batumike

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