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Récemment, Ken Bugul assistait, dans quelques villes européennes,  à une série de projections du film la concernant. Un film en version originale française, sous-titrée en langues allemande, anglaise et espagnole. Le passage au dernier salon du livre à Genève, s’inscrivait dans le cadre de la promotion et de ses livres et du documentaire de 62 minutes retraçant sa vie.

Ken Bugul fait le tour du monde des salons littéraires.  Dans ses bagages, le documentaire « Personne n’en veut », une réalisation de la filmographe suisse Silvia Voser produite en 2013. La voir, la rencontrer reste une opportunité d’entendre parler non seulement une écrivaine, mais également l’une des figures marquantes du féminisme africain moderne. Une occasion de découvrir l’œuvre de la réalisatrice et productrice Silvia Voser. Par sa prouesse, elle porte à l’écran la vie d’une des voix puissantes de la littérature africaine. En effet, Ken Bugul (du wolof en français : «personne n’en veut») est une féministe africaine qui défend une forme saine de la polygamie. Après des romans dont les personnages ont été construits des années après 1947, date de la naissance de l’auteure dans un Sénégal alors colonie française, le temps n’est pas au bilan. Mais à un clin d’œil sur le parcours de vie d’une femme exceptionnelle. Les biographes, les journalistes de tous bords et tous les férus des sagas littéraires ne ratent jamais l’occasion de souligner ce qui paraît être originale : la vie d’une fille née d’un père âgé (85 ans) et d’une mère qui la quittera alors qu’elle n’a que cinq ans. Dans la foulée, ils mettent en exergue une vie d’adolescence faite, chez elle, de curiosité ou d’intérêt et portée aux choses érudites ; une capacité de vite comprendre les choses, d’entamer et de terminer brillamment ses études. La meilleure parmi les meilleures.

Ecriture et action

Mariètou Mbaye Biléoma vient au monde en 1947, dans le Ndoucoumane, au Sénégal. Deux bébés naissent avant elle et ne survivent pas. Mariétou Mbaye est surnommée ainsi pour défier la mort. Elle fréquente l’école primaire de son village, puis des études secondaires au lycée Malick Sy de Thiès. Ces préliminaires servent de tremplin à son entrée à l’Université de Dakar, où elle passe une année. De là, elle obtient une bourse d’études pour la Belgique. Entre 1986 et 1993, elle est Fonctionnaire internationale, successivement à Nairobi, Brazzaville et Lomé. De 1994 à ce jour, elle consacre son temps à l’écriture. Son ouvrage Riwan et le chemin de sable a été couronné du prestigieux « Grand Prix littéraire de l’Afrique noire » en 1999. On enregistre, parmi ses œuvres (liste non exhaustive) les romans suivants : Le Baobab fou. Dakar: Les Nouvelles Editions Africaines, 1982 Cendres et braises. Paris: L’Harmattan, 1994. La Folie et la mort. Paris: Présence Africaine, 2000. De l’autre côté du regard. Paris: Le Serpent à Plumes, 2003. Rue Félix-Faure. Paris: Editions Hoëbeke, 2005. Mes hommes à moi. Paris: Présence Africaine, 2008. Cacophonie. Paris: Présence Africaine, 2014 : «une femme qui s’emmure peu à peu physiquement, puis psychologiquement, dans une « maison jaune » dans une « ville ocre » sur le « continent clair-obscur».

Un riche répertoire romanesque auquel s’ajoutent des Nouvelles : « Les Maîtres de la parole, Nouvelles du Sénégal » Paris, Magellan & Cie Editions, 2010 ; « Ports d’Afrique, Portes d’Afrique » Paris: Ministère des Affaires étrangères, 2002. Entre l’écriture et ses voyages de travail, elle anime des Ateliers d’écriture en milieux formel (académique), informel (groupes sociaux) et défavorisé (réhabilitation, valorisation, estime de soi, intégration). Quand elle en a le temps, elle s’investit dans la promotion d’œuvres culturelles, d’objets d’art et d’artisanat. Mais l’écriture reste son point fort. Et dans le fond et dans la forme. En effet, lorsqu’on se réfère à ce que la sémantique africaine apporte à la langue de Molière, on pense à Ken Bugul tant et si bien que ses romans sont des points de référence dans le domaine des études de la linguistique. Elle le dit avec fierté à chacune de ses interviews : “Ce que vous lisez en français dans mes romans, c’est la façon dont on pense et parle, en wolof, dans mon village”.

Symbole de la rencontre des cultures

Ken Bugul écrit. Le fond de son écriture trouve sa sève dans les différentes expériences qui renforcent sa vie. La plus enrichissante de ses expériences reste sa rencontre avec l’Occident. Le fait de prendre, à 24 ans le chemin d’Europe, l’a fait se confronter non seulement aux réalités d’une société aux idéologies, aux modes de vie différentes de celles de l’Afrique mais également aux contradictions qui bâtissent toute nouvelle société d’accueil. La « rencontre » de « sa société africaine » et celle européenne lui a ouvert les paramètres de nouvelles perceptions, sources d’une enrichissante inspiration.

Aujourd’hui, lorsqu’on évoque les rapports entre l’Afrique et l’Occident sur fond des modes d’échange inégalitaires, on pense à la plume de Ken Bugul. Lorsqu’on évoque la condition de vie des femmes dans une Afrique ambigüe, on pense à la plume de Ken Bugul. Lorsqu’on aborde la question des marginaux, mieux les rapports non privilégiés qu’ils subissent dans leur propre pays, on pense aux personnages de roman de Ken Bugul. A propos, son roman « Le baobab fou » est la traduction de ces rapports. Après l’Europe, elle rentre brisée dans un Sénégal qui ne la reconnaît plus, parce que complètement transformée. Elle n’a de choix que de rejoindre le cercle de marginaux, des mendiants, des prostituées et des artistes anticonformistes. Le cercle de tous ceux qu’on considère comme des fous à lier et pauvres. Ken Bugul connaît la rue de Dakar durant deux ans et en tire, par l’ébauche de son roman, une expérience concluante. Paradoxalement, cette vie-là n’a pas semblé l’affecter. Bien au contraire, elle est non seulement un espace des laissés pour compte, mais également un symbole de liberté. Une valeur à même de forger le courage et à laquelle on aspire au même titre que d’autres valeurs socles de toute société humanisée. Epuisée donc, elle trouve refuge dans sa famille, puis dans les bras d’un homme plus âgé qu’elle, qui la prendra comme 28ème épouse. Son homme décède, un an avant la sortie de son premier roman « Le baobab fou », en 1981. Le livre rencontre un vif succès dans différents festivals littéraires. Une surprise pour celle qui ne s’y attendait pas. C’est pendant la promotion de son roman qu’elle fait la connaissance d’un médecin béninois qui deviendra son mari. Elle s’installera alors au Bénin. De leur union naître une fille, Yasmina, qui malheureusement décèdera quatre ans plus tard.

Une vie au cinéma

On ne saurait pas tout de la vie de Ken Bugul qu’en la saisissant sous d’autres paradigmes, en dehors de ses livres. Silvia Voser a aiguillé sa démarche dans ce sens-là. Son film Ken Bugul, Personne n’en veut a été présenté dans le cadre du Festival Niofar programmé en novembre 2015 à Paris en présence de Ken Bugul. Le tournage du film a commencé en 2009 au Bénin (où vivait l’écrivaine) et s’est poursuivi en 2011 à son retour au Sénégal. Silvia Voser y propose une série de portraits de l’écrivaine. Une décennie après la sortie de Ken Bugul, court-métrage de Seynabou Sarr relatant la vie de l’auteure « de la première fugue à l’univers de la prostitution », voici le film de Silvia Voser qui met en dialogue une écrivaine et une réalisatrice. Interview, voix off, épigraphe aux chapitres du film ou citation insérée au texte documentaire en font l’ossature. Le documentaire présente l’autofiction d’une Ken Bugul égale à elle-même. Une restitution des lieux d’enfance, à l’instar de l’école coloniale; une restitution de différents lieux romanesques voire familial. Silvia Voser s’est toujours retrouvée dans le sillage des cinéastes africains. Elle est à la base de la création de la structure Waka Films gérée depuis 1990. La Suissesse a longtemps côtoyé le monde filmographique des artistes noirs. Elle a été la productrice de Sylla Mariama, Farida Benlyazid, Guy Désiré Yaméogo (Prix de la meilleure actrice pour Aïssata Asmana au Festival d’Abidjan, Prix de l’Union Européenne au Festival du Film africain de Milan (COE);Mention spéciale du Jury International SINUS) et du cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety (La petite vendeuse de soleil de Djibril Diop Mambety en 1999 une fiction de 44 min, Suisse/France/Sénégal aux nombreux prix dont un au Festival de Nuremberg : Prix des Journées Internationale des Droits de l’Homme; Le Franc de Djibril Diop Mambety 1994, fiction, 44 min, Suisse/France/Sénégal).

Cikuru Batumike

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