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La table ronde « Littératures francophones, pour changer d’aires » fut l’une des manifestations tenues en marge du sommet de la francophonie, en octobre 2010, en Suisse. Elle réunissait dans la soirée, à la Maison des Cantons à Berne, des inconditionnels des lettres francophones. A l’issue de cette rencontre Véronique Tadjo m’a confié son sentiment.

 Animée par le journaliste et enseignant de littérature Louis-Philippe Ruffy, cette table ronde a fait apparaître la littérature de langue française dans toute sa richesse : un authentique dépaysement, en français et à travers le français sur trois continents. Cette rencontre littéraire bénéficiait de l’appui de quelques organisations dont le Fichier français de Berne et l’Association suisse des professeurs de français. Elle a été honorée de la présence de Sylviane Dupuis, écrivain et chargée de cours à l’Université de Genève, Monique Lebrun, professeur de didactique de la littérature à l’Université du Québec, Jean-Luc Outers, écrivain et directeur du Service des Lettres du Ministère de la culture de la Communauté française de Belgique, et Véronique Tadjo, écrivain et peintre. Entre Latérite (poèmes), Monde Noir Poche, Hatier, Paris, 1984. Prix littéraire 1983 de l´Agence de Coopération Culturelle et technique et Loin de mon père, roman, Actes Sud, Paris, 2010, Véronique Tadjo a beaucoup publié. Des romans, et surtout des contes et nouvelles, qu’elle illustre personnellement et destinés à la jeunesse.

Au cours de cette table-ronde, vous avez soulevé la question de style estimant que Soleils des indépendances d’Amadou Kourouma, a tracé une nouvelle voie dans la façon d’écrire des écrivains africains. Que ce roman a cassé les règles de la langue française au niveau de la syntaxe. Écrit dans un style particulier, il fut refusé par des éditeurs parisiens et africains avant d’être accepté par les Presses Universitaires de Montréal. Il fut primé et largement bien vendu. Le succès est tel que les éditions du Seuil en ont racheté les droits, et l’ont publié en 1970. Révolution que tout cela ?

V.T. : Oui, le livre Les soleils des indépendances de Amadou Kourouma s’est très bien vendu. La raison de ce succès est qu’il a répondu à une attente des lecteurs. Il est arrivé à un moment où il fallait montrer cette richesse de la langue française qui existe ailleurs. En parlant d’un phénomène de mode, je voulais dire, que lorsqu’un auteur vends beaucoup, il y a comme une petite pression sur ceux qui arrivent. Ils veulent inventer la même chose, parce qu’ils sont assurés de réaliser un certain nombre de vente. Finalement, il faut toujours arriver à exister. Après tout, chacun doit trouver sa voie. Le problème s’était aussi posé avec Senghor et le style des textes nés de la négritude. La suite, on la connaît. On a eu des écrivains qui faisaient du Senghor. Avec plus ou moins du bonheur. Mais après, il a fallu que ces écrivains se libèrent de cet illustre prédécesseur et qu’ils trouvent leur propre voie. Là on a l’exemple de deux auteurs qui ont vraiment marqué la littérature francophone, Senghor et Amadou Kourouma. On n’oublie pas, pour autant, dans le cadre francophone, Aimé Césaire. Bien entendu, il y a eu des écrivains qui ont essayé de faire du Césaire. Parce que, lui aussi, il a eu une grande audience, à la suite de ses écrits. Il faut toujours faire attention à ce niveau là, c’est tout. J’ai réagi en tant qu’écrivaine, en tant que personne qui cherche encore à trouver la manière de dire les choses. Il faut le reconnaître, le cas des Soleils des indépendances est une spécificité.

 Il y a quelques années, vous avez signé votre premier recueil de poèmes intitulé Latérite. L’existence de ce recueil de poèmes a été longtemps occulté par plusieurs de vos textes, voire les critiques des journalistes sur votre oeuvre, en général. Avez-vous tourné définitivement le dos à la poésie ?

 V.T.: Ouh là là, ça c’est le premier livre que j’ai écrit il y a longtemps. Non, j’ai publié un deuxième, A mi-chemin aux éditions l’Harmattan, peu diffusé dans les médias. Mais, en fait ce que je fais maintenant c’est du roman-poésie. C’est-à-dire la poésie, je la mets énormément dans mes romans. J’ai trouvé que c’est ce qui me convenait, pour le moment. Mais, je compte bien retourner à la poésie. Simplement je suis entrain de réfléchir… J’ai un petit problème avec le recueil conventionnel. Avec la manière de servir la poésie.

Il y a de moins en moins d’auteurs africains qui publient. On a l’impression qu’il s’agit des mêmes noms, comme s’ils faisaient partie d’un cercle restreint…

V.T.: Non, pas du tout. C’est le problème du manque des maisons d’édition sur le continent. Tant qu’on aura pas une politique du livre solide, un réseau de distribution efficace, des bibliothèques dans les écoles, on aura la difficulté à assurer la visibilité du plus grand nombre possible d’auteurs africains. Aussi, il faut le reconnaître, dans un pays où il n’y a pas d’éditeur, l’obstacle à la création d’auteurs reste énorme.

Véronique Tadjo a vécu aux États-Unis, au Mexique, au Nigeria, au Kenya et en Grande-Bretagne. Sa plume se porte bien, vu l’audience qu’elle engendre à travers le monde, au-delà de la seule langue française. Son oeuvre est, aujourd’hui, traduite en une dizaine de langues et souvent récompensés. En langues anglaise et allemande, voire de l’anglais en allemand, chinois, arabe ou vietnamien. Le plus traduit de ses livres reste L’ombre d’Imana, voyage jusqu’au bout du Rwanda (Actes Sud, Paris, 2000) et Mamy Wata et le Monstre, Le Grain de Maïs Magique et Grand-Mère Nanan. Une audience internationale qui lui vaut d’être sollicitée un peu partout, pour parler littérature, dans des cycles de conférences, des salons du livre et des écoles.

Propos recueillis par Cikuru Batumike

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