Présidé par Yvon Le Men, le jury du Prix Louis Guilloux s’est réuni le vendredi 5 février afin d’élire le lauréat du Prix 2010. Succédant à Bernard Chambaz, Boualem Sansal, Léonora Miano et Lyonel Trouillot, c’est Ananda Devi qui a été honorée pour son roman Le sari vert.  Par cette distinction, Ananda Devi vient, une fois encore, de nous surprendre en bien. Décryptage des sujets d’inspiration d’une femme de lettres.

Femme de lettres mauricienne, Ananda Devi fêtait ses 53 ans le 23 mars 2010. En principe, elle a jeté un regard sur son parcours littéraire enrichi de poésie, de nouvelles et de romans. Sans doute qu’elle a accueilli, à bras ouverts, le Prix Louis Guillox pour son roman Le sari vert (Gallimard, septembre 2009), une charge sans concession contre le patriarcat et les violences faites aux femmes. Selon ses organisateurs, ce prix honore une oeuvre pour « la dimension humaine d’une pensée généreuse, refusant tout manichéisme, tout sacrifice de l’individu au profit d’abstractions idéologiques » et pour « l’excellence de la langue, la qualité romanesque du récit, et la lucidité du regard posé sur les êtres ». Ananda Devi recevait son prix et la dotation de 10.000 euros à Saint Brieuc le vendredi 5 mars 2010. Elle participait, le lendemain, à une journée de rencontres autour de son livre et de l’œuvre de Louis Guilloux.

 Ananda Devi n’en est pas à son premier prix littéraire. Le Prix Louis Guillouxest le plus récent reçu, en l’espace de quelques années, après, successivement, le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, Prix RFO du Livre, Prix Télévision Suisse Romande du roman et Prix France Bleue-Gironde obtenus en 2006 à la suite de la parution de son roman Eve de ses décombres (Gallimard 2006) et Prix Fémina, Prix France Télévisions reçus en 2007 pour Indian Tango (Galimmard 2007).

Entre les périodes de jeunesse qui marquent son entrée en littérature et l’écriture de son dixième roman « Le sari vert », elle s’est révélée une personnalité au talent littéraire incontesté. Celle qui porte, aujourd’hui, la triple casquette d’anthropologue, de traductrice de métier et de romancière n’aura de cesse que d’observer ce qui l’entoure. Sa société. De puiser sa matière de création dans la matrice de sa terre natale, source s’il en est, de la majeure partie de ses livres. Ananda Devi porte en elle les charmes et les questionnements de l’insularité. Celle qui l’a vue naître, se mouvoir, grandir. Elle est dans la peau d’une insulaire, tout en affichant, sans complexe, son appartenance à plusieurs niveaux sociaux : polyglotte, elle s’exprime aisément dans une langue comme dans une autre, jonglant allègrement entre le créole, le bhojpuri, l’anglais, le français, l’hindi et le mandarin.   A chacune de ses interventions médiatiques, elle reconnaît la part de l’Inde qui est très importante dans son écriture : les référents culturels, religieux et mythologiques y abondent. Dans une interview accordée à notre confrère Inderunion,  au titre éloquent « L’écriture est le monde, elle est le chemin et le but » elle rappelait en ces termesses débuts en écriture: « Les personnages que je créais naissaient de mon imaginaire, ou peut-être de rencontres brèves et fulgurantes dans une rue, sans que j’en sache rien de plus, mais les paysages décrits étaient, eux, directement empruntés de la réalité. On peut dire ainsi de Solstices que le thème central de ces nouvelles est la découverte des liens tissés entre ces adolescentes qui sont d’autres visages de moi-même, avec la nature mauricienne dans tout ce qu’elle avait d’intense, de mystique, et de magnifié par le regard de l’écrivain en herbe solitaire que j’étais. Cette découverte est aussi, évidemment, celle de leur corps, celle de leur être intérieur, et celle de leur signification profonde : tout un processus d’initiation subi par mes personnages dans leur voyage au cœur de l’île. C’est pour cette raison, je pense, que Maurice est restée le cœur de tout ce que j’écris. »

La condition de la femme en toile de fond

Maurice est restée le thème central de tout ce qu’elle écrit. Un choix de vie littéraire forgé au fil des années, naviguant entre le réel et l’imaginaire; prenant délibérément la voie, à la fois d’essai ethnographique et historique. En effet, l’unité thématique du travail d’Ananda Devi se base sur un style maîtrisé peignant une société mauricienne faite de mythes et de réalités. Elle nous fait voyager à travers les mythes et légendes de Maurice. A l’instar de ces mythes sorties des entrailles volcaniques de l’île et qu’on retrouve dans La vie de Joséphin le fou (Gallimard, 2003). On l’appelle Joséphin le fou, car il a préféré chercher la compagnie des anguilles au fond de la mer, qu’avec ses semblables, des humains, sur une terre impitoyable, violente. La vie de Joséphin le fou est la traduction de la perception qui ramène au premier plan les mythes comme éléments à intégrer dans une nouvelle conception de la culture. Quand bien même certaines voix littéraires les associent, encore aujourd’hui, à des sociétés et littératures jugées immatures, voire primitives. Les réalités sont cette autre approche qu’on retrouve dans le roman Moi, l’interdite, publié chez Dapper, 2000. Où le destin d’une femme vire au cauchemar : elle est niée, rejetée par les siens, au seul motif qu’elle est l’origine de tous leurs malheurs et déconvenues (cyclone, mauvaise récolte, sécheresse). Une approche qu’on découvre dans le roman Pagli (Paris, Gallimard , Collection Continents Noirs, 2001). Ce roman reste le prolongement des ouvrages précédents dans lesquels les personnages de l’auteur mettent sur la place publique des questions de société, tels la réclusion dans le mariage arrangé ; le poids des préjugés, des croyances et des traditions.  Même réalisme s’agissant du roman Le Voile de Draupadi (Paris, L’Harmattan, encres noires, 2009) qui stigmatise la souffrance faite aux femmes indiennes, des femmes étouffées par les traditions.

Le roman Le Sari Vert, décrivant la beauté et la féminité de la Mauricienne, met en exergue la déstabilisante situation de cette même féminité. L’auteur y peint l’agonie d’un vieil homme qui dénonce la violence faites aux femmes. Un plaidoyer en faveur des femmes qui se battent pour confirmer leur identité dans une société patriarcale. Une société qui défend bec et ongles toutes ses valeurs jusqu’aux plus désuètes. C’est cela être de son temps; témoigner, en dénonçant, toute forme d’injustice faite aux femmes. Injustice cachée dans ce port de voile qui refuse à la femme le droit à son corps; repliée dans ce port de la burqua qui donne la sensation d’étouffer physiquement; entretenue par cette excision qui reste la forme la plus brutale du refus, à la femme, d’exister; gardée fermement dans tout ce qui retient la femme en état d’asservissement. Témoigner c’est évoquer, comme elle le fait dans le roman tragique et poétique à la fois, Eve de ses décombres(Gallimard, Blanche), des situations d’exclusion et d’altérité. Eve est une pauvre parmi les pauvres. Pour se sortir de ses difficultés, elle échange des livres contre son corps. C’est ce corps qu’on retrouve dans l’intrigue amoureuse Indian Tango (Gallimard). Où il est question de l’hypocrisie du système patriarcal qui estime que le rôle du sexe féminin reste la procréation. Indian Tango est la rencontre amoureuse de deux femmes: l’une homosexuelle occidentale, à l’expérience érotique certaine et l’autre indienne enfermée dans le tabou, l’interdit, la non-connaissance de son propre corps. Un pamphlet sur la brève rencontre de la sensualité ; sur la découverte de soi par le biais de l’érotisme. L’écriture anandienne c’est cette force de donner la parole au silence oppressé dans le secret des traditions.

De l’identité et de l’altérité

Le choix de thèmes d’Ananda Devi ne s’arrête pas à la seule fascination des mythes ou des réalités que vivent les femmes de l’île. Ce choix ne concerne pas le seul aspect identitaire. En dehors de la littérature et de sa thèse de doctorat « The primordial link : telugu ethnic identity in Mauritius » qui  analyse les contours, en terme de cohabitation, de l’ethnicité et de l’identité à Maurice, Ananda Devi n’a jamais fermé sa porte aux autres modes de pensée, d’être, d’agir. Écrivain, elle reste inspirée par ce qui se passe à l’intérieur, chez soi, tout en portant un regard sur la marche du monde. Elle nourrit ses sujets aussi bien par l’expression identitaire que par la quête de l’altérité. Elle reconnaît, grâce à sa confrontation aux autres cultures, avoir ouvert l’esprit d’un point de vue intellectuel.  En effet, elle a mêlé, trop tôt, à ses lectures quotidiennes aussi bien Maupassant, Edgar Allan Poe, Cocteau, Anouilh ou Giraudoux que Mahabharata, le poème épique indien et d’autres histoires d’auteurs indiens traduits en même temps que les classiques français et anglais. Elle s’est imprégnée de différentes philosophies et religions. Parallèlement à l’hindouisme, elle a découvert le bouddhisme. Elle a fréquenté un collège catholique. Tout un riche processus qu’elle a su décliner en ces termes :  « J’ai l’impression d’être d’une certaine manière « complète » par rapport à la culture occidentale et orientale parce que j’ai accès aux deux de manière intime, et, au-delà de la culture, à la pensée même des grands courants civilisationnels. (Ruptures et héritages: entretien réalisé en décembre 2001 avec Ananda Devi, par Patrick Sultan, université de Lille 3).

A ce jour, le choix de devenir écrivain, dès son jeune âge, ne s’est pas démenti. Radio France avait vu juste en la distinguant à l’issue d’un Concours de Nouvelles. Les maisons d’édition L’Harmattan et les Nouvelles Éditions africaines, lui ont ouvert leurs portes dès ses 19 ans. Aujourd’hui, Gallimard affiche sa fierté de l’avoir parmi ses écrivains qui comptent dans les canons littéraires. Auteure, chroniqueuse du social, défenseuse de la condition des femmes, Ananda Devi n’a pas fini de nous inviter autour du fondement de sa quête : une meilleure connaissance de l’Homme mauricien, en particulier, à travers sa psychologie, son destin, ses aventures; une meilleure connaissance de l’homme en général avec ses convictions et ses contradictions.

Publicités