Gisèle Pineau

Les Guadeloupéennes Gisèle Pineau, Maryse Condé et Simone Schwarz-Bart; la Haïtienne Marie-Thérèse Colimon; les Hispanophones  Ana Lydia Vega (Porto-Rico) et Nancy Morejean (Cuba); la Martiniquaise Suzanne Dracius-Pinalie (ci-contre) , etc. Une liste non exhaustive (il ne s’agit pas d’un palmarès), des vocations créatrices antillaises qui s’expriment par l’écriture. Pour développer un regard critique sur la société. Point d’immobilisme intellectuel chez ces femmes-auteurs des Antilles. Elles s’investissent dans la double exigence d’enracinement et d’ouverture sur le monde. Esquisse des lectures.

Permanences et perceptions nouvelles. La plupart d’entre elles vivent dans des îles, qui, sur le plan géographique, ont des caractéristiques communes quant à leur exiguité. Des pays aux similitudes de contraintes ou de potentialités du développement économique évidentes. Des similitudes qu’on retrouve sur le plan culturel tant ces femmes-auteurs sont héritières d’un passé, d’un patrimoine ou de situations marquées par des lieux communs recensés dans la topique. Inscrits dans la perspective d’une mise en valeur de leur moi avant de se situer, en tant qu’Antillaises, dans le monde. Leurs textes sont des « écrits dans une suite diachronique où se côtoient permanences et perceptions nouvelles » (Régis Antoine). Et pour cause ! Permanence de l’identité culturelle. Parce qu’il n’y a pas de peuple sans culture (dictait l’Ethnologue Lévi-Strauss). Parce que la culture antillaise est à chercher autour de son peuple. Dans ses énigmes, ses chansons populaires, les proverbes de la tradition orale, inspirés des personnages, des époques, des réalités, de l’imaginaire des univers avec forces images d’une Afrique, continent des origines voire de référence et point de fixation d’un certain état de conscience noire. En effet, cette culture garde des liens quelque part là-bas. Elle ne vient pas de nulle part. Et Aimé Césaire de nous indiquer d’où exactement: « L’Afrique ne signifie pas seulement pour nous un élargissement vers l’ailleurs, mais aussi approfondissement de nous-mêmes. » Permanence des conditions qui ont marqué l’histoire des Antilles (déportation, esclavagisme, révolution branchée sur la France, massacres, racisme, oppression et autres émancipation des Noirs). A la faveur de deux siècles et demi d’esclavage. Condamné à une abolition inexorable, mais à la mémoire jamais éteinte. Perceptions nouvelles ,enfin, dans un espace social qui n’est plus à définir. Certes, il y a eu un passé fragment de souffrances. Jadis, les îles d’Amérique découvertes ont déclenché le mouvement de la traite des Noirs sous forme d’esclaves enchaînés, amenés pour peupler les « nouvelles terres ». Et servir de machines pour la production du café, de la canne à sucre et du tabac. Mais, aujourd’hui les temps ne sont plus aux préoccupations d’ordre racial, aux mouvements de protestation systématique et de revendication de la dignité,mais au regard qu’il importe de porter sur le futur et le monde.

Littérature et racines identitaires

 
Quelques-unes de ces voix tirent leur inspiration d’une antillanité non seulement conscience très forte de l’originalité nationale, mais également représentée, selon Maryse Condé, sous forme des fictions centrifuges capables de reproduire l’unité des diasporas antillaises. Les violentes parenthèses imposées par le colonialisme et l’esclavage n’ont pas atténué la force littéraire des femmes-auteurs antillaises. Une large part y est faite aux racines, particulièrement africaines. A l’humus dans lesquel les générations antérieures ont été façonnées. Explorer non seulement pour féconder des productions intellectuelles mais également pour prendre conscience de leur moi. Ce n’est pas une surprise que l’auteur de Ségou,les murailles de la terre use d’une expression bambara sur fond de son imaginaire pour exprimer cette identité. « Une terre, dira l’auteur, qui m’a révélé une dimension de mon passé que je ne connaissais pas ». Le roman Ségou publié en 1984 chez Robert Laffont par Maryse Condé (en photo), Guadeloupéenne, inscrit son cadre romanesque dans une fresque historique située entre Bamako et Tombouctou, de la fin du 18è siècle au 19è siècle. Répondant à une question du journaliste Chris Banaias d’Afrique-Antilles , Maryse Condé avouait en 1984: « Pour écrire Ségou, il fallait que je me débarrasse de cette attitude cartésienne que l’on m’a inculquée à l’école, et que je me mette dans la peau d’une femme appartenant à une société traditionnelle; une femme pour qui les féticheurs ne mentent jamais,une femme qui croit à la réincarnation, à l’esprit des ancêtres ». C’est que Ségou est une mise en valeur de certaines traditions qui donnent le sens à la vie en Afrique. Un sens méprisé par la culture d’importation dans sa double démarche dominatrice et destructrice. En effet, Ségou est la représentation même d’un rêve disparu, détruit. Une cité est en déclin du seul fait de la non-reconnaissance de ses valeurs par d’autres importées. Une cité essaie de survivre au prix des sacrifices humains. Autres livres de l’auteur : Heremakhonon (1976); Une saison à Rihata (1981); Moi, Tituba sorcière… (1982); Les murailles de terre (1984); La terre en miettes (1985) ; Haïti chérie (1986); La vie scélérate (1987); En attendant le bonheur (1988); Hugo le terrible (1989); La colonie du nouveau monde (1993); La migration des cœurs (1995); Traversée de la mangrove (1995); Pays mêlé (1997); Desirada (1997); Le cœur à rire et à pleurer (1999); Cèlanire cou-coupé (2000); La planète Orbis (2002). La mise en valeur des racines identitaires n’est pas l’apanage de Maryse Condé. On la retrouve chez la Guadeloupéenne Gisèle Pineau, écrivaine, infirmière de profession et psychiatre. Après la parution de son roman-jeunesse Un papillon dans la cité, elle publie en 1993 chez Serpent à plumes (Paris) son livre à succès La grande dérive des esprits, devenu Prix Carbet 1993 des Littératures des Caraïbes (Fort-de-France). L’auteur exploite « avec bonheur l’imaginaire de la Caraïbe et le monde surnaturel qui en est l’expression » (Edouard Glissant). En définitive, La grande dérive des esprits est une démonstration sur les croyances qui structurent des rapports en société. Au début, il y a un grand-père maudit parce qu’il aimait trop les femmes. Sa descendance hérite de cette malédiction. Chaque personnage du livre porte en soi une singularité à assumer: une malformation physique. Ce signe est compensé par le recours aux croyances et aux esprits. Gisèle Pineau est également auteur de L’âme prêtée aux oiseaux, roman paru en 1998 chez Stock et d’autres ouvrages dont : des romans et des nouvelles : 1994 «Tourment d’amour» (N) dans le collectif «Écrire la Parole de nuit, la nouvelle littéraire antillaise» 1995 «L’Espérance-Macadam» (R) – Prix RFO; 1996 «L’Exil selon Julia» (R) – Prix Terre de France et Prix Rotary ; 2002 «Chair piment» (R) ; 2004 «Fichues racines» (N) dans le collectif «Paradis Brisé – Nouvelles des Caraïbes» Collection Étonnants Voyageurs ; 2007 «Fleur de barbarie» (R) ; 2007 «Mes Quatre Femmes» (R) Aussi : des thématiques authentiques: 1998 «Femmes des Antilles; traces et voix cent cinquante ans après l’abolition de l’esclavage» ; 2004 «Guadeloupe d’antan: la Guadeloupe au début du siècle» et des Romans-jeunesse : 1999 «Caraïbe sur Seine» et en 2001 «Case mensonge».
 
Le créole: un élément d’identification
 

Maryse Conde

Thème abordé ces derniers temps dans les rencontres littéraires caraïbéennes: la créolité. Considéré comme une »forme d’écriture romanesque ajustée plus ou moins étroitement à l’oralité populaire spontanée aussi bien qu’à l’art des conteurs » (Régis Antoine), ce concept est au centre des débats assez riches sur la littérature aux Antilles. Il a ses partisans et ses artisans. A l’exception du questionnement sur ses origines (le créole serait né non pas sur les bateaux des marins, mais au coeur du marché des esclaves), son sens ne varie pas avec le discours de ses utilisateurs. Comme c’est le cas du concept Négritude dont la signification et les implications sont fort opposées entre l’ancienne et la nouvelle génération d’écrivains négro-africains. A ce jour, point d’apaisement. La querelle est toujours là. Parlant l’autre jour de la créolité, Raphaël Confiant dressait ces contours:« On peut écrire en français, un français habité par le créole et traduire l’identité antillaise ». Autrement dit,on ne peut pas traduire l’identité antillaise selon la seule esthétique européenne. Etant une émanation du peuple, le créole doit lui être destiné.Il doit briser la syntaxe classique, qui souvent arrange les élites et les initiés lorsqu’elle remplit le rôle de dialogue avec d’autres cultures. N’empêche que le créole reste ouvert à tous. D’autres écrivains ont eu voix au chapitre pour parler de ce mouvement de sensibilisation, aux réalités antillaises. Pour Gisèle Pineau, il s’agit « d’une inspiration, une recherche de l’équilibre, une façon d’écrire autrement, de sortir du ghetto de la langue ». Le créole serait-il un concept d’acculturation? Le débat reste ouvert.

 
Il est que l’écriture basée sur les descriptions des situations spécifiquement caribéennes caractérise les livres de Simone Schwarz-Bart. Guadeloupéenne née en 1938, Simone Schwarz-Bart est connue pour Pluie et Vent sur Télumée Miracle paru aux Éditions du Seuil en 1972. Un roman où le personnage du livre Télumée, élevée par sa grand-mère se trouve écartelée entre le mauvais sort (la rencontre avec Elie devenu demi-fou), la misère et l’exploitation dans des plantations de canne à sucre, la souffrance d’une femme noire (la dernière personne à la recueillir est brûlée mortellement) et la superstition (elle ne cède pas à la résignation nonobstant la vieillesse et la solitude). Prix des lectrices du journal Elle en 1973, ce livre a été traduit dans plusieurs langues. L’auteur a fait ses études à Pointe-à-Pitre avant de gagner Paris et Dakar et d’écrire, avec son mari, Un plat de porc aux bananes vertes (1967) suivi de TiJean L’horizon (1979), une science fiction sur un héros antillais à la recherche d’une communauté originelle. Simone écrit Ton beau capitaine (théâtre, 1987) aux éditions du Seuil, une description de la situation d’exil. A mettre aussi à son actif, Hommage à la femme noire (éd.Consulaires, Paris, 1988) une indispensable et les nouvelles « Au fond des casseroles », « Espoir et déchirements de l’âme créole ». Autrement 41 (1989): 174-177.
 
Des écrits ouverts sur le monde
 

Suzanne Dracius

La Martiniquaise Suzanne Dracius-Pinalie ,elle, déplace la quête identitaire vers la problématique qu’elle engendre. De ses principales oeuvres, citons: les nouvelles: « De sueur, de sucre et de sang ». Le Serpent à Plumes ; « La Virago ». Diversité; la nouvelle francophone à travers le monde; « La Montagne de feu ». Diversité; la nouvelle francophone à travers le monde; Rue Monte au Ciel, recueil de nouvelles. Fort-de-France: Desnel, 2003. Des poèmes dans des ouvrages collectifs. Le Théâtre: Lumina Sophie dite Surprise, fabulodrame historique (héroïque fantaisie). Son roman L’autre qui danse ,paru chez Seghers, convie le lecteur à découvrir le désarroi d’une antillaise tiraillée entre sa terre natale, la France où elle vit et l’Afrique demeurée une attirance. En dépit de cet écartèlement, de nombreuses oeuvres existent, véritables démonstrations que l’écriture antillaise n’est pas prisonnière de l’histoire. « Une écriture, selon Frantz Fanon, ne doit pas continuer à rechercher le sens de sa destinée dans son histoire. Elle doit introduire son invention dans l’existence. » Signalons qu’en dehors de l’influence de l’exploration identitaire, ces femmes-auteurs ont été inspirées par d’autres thèmes. Elles ont été notées à la suite de leur force de suggestion, leur manière de marquer une distanciation avec la quête d’identité. Proposant aux lecteurs des sujets variés, sur fond d’un regard extérieur aux Antilles, un regard tourné vers le sentier « universalité-diversité ». Nombre de sujets illustrent le réalisme social sans lequel une littérature serait incomplète. Des points de repère ne sont pas trompeurs, consécutifs aux luttes sociales, à la répression,à l’émancipation en tous les domaines. Certains critiques l’appellent littérature populiste, parce qu’elle est une traduction de l’antillanité en ce qu’elle a de vérité sur les îles. Ainsi chez l’haïtienne Marie-Thérèse Colimon, l’écriture entraîne-t-elle quasi-inévitablement l’exploration de cette vérité. Son roman Fils de misère publié en 1975 aux éditions Caraïbes, Port-au-Prince rapporte un reflet vivant d’une société haïtienne en pleine mutation. Où l’on mérite sa place selon qu’on a ou non fourni l’effort individuel. Une mère voue toute sa force à l’éducation de son fils à qui elle veut créer une situation confortable dans la vie. Un symbole de sa préoccupation: l’école, seule alternative en mesure d’épargner à son fils les vicissitudes de la vie. Elle y tient au prix de son existence: elle ne supporte pas un moindre écart de la part de son fils. En effet, elle perdra la vie dans des heurts, ayant voulu arracher son fils à une révolte lycéenne. Oeuvres principales de Marie-Thérèse Colimon: Nouvelles: Le Chant des Sirènes. Port-au-Prince: Éditions du Soleil, 1979; « Bonjour, Maman, Bonne fête, Maman ! » dans Diversité: La nouvelle francophone. Eds. James Gaasch and Valérie Budig-Markin. Boston: Houghton Mifflin, 1995; La Source, conte de Noël. Port-au-Prince: Ateliers Fardin, 1973, 17 pages. De ses poèmes retenons: Mon cahier d’écritures; choix de poèmes. Port-au-Prince: Ateliers Fardin, [1973], 27 pages et Au Pipirite Chantant, recueil de poèmes mise en musique par Angel Mendez, destiné à enseigner le chant au Jardin d’Enfants. Inédit. Elle est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre dont La Fille de l’esclave, pièce « patriotique » en trois actes pour jeunes filles. Port-au-Prince: Dandin Frères, 1949; Luciole, drame en 3 actes (une tragédie dans une famille haïtienne), mise en scène de Gabriel Imbert au Rex Théâtre, octobre 1962. Inédite et Haïtiennes d’autrefois, ou Le Message des aïeules, sketch historique en 3 tableaux. 15 pages, 1974.

 
Cikuru Batumike
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