« La fleur en papier doré », une terrasse au centre de Bruxelles, rassemblait le samedi 20 février, une vingtaine de poètes du groupe « Les élytres du hanneton autour du thème : « Les poètes peuvent-ils changer le monde ? »  Pour donner des éléments de réponses à cette interrogation du poète Klaus Mann, les Elytres du hanneton, sous la modération de Piet Liecken, ont écouté trois intervenants : Saïd Kalonga, Liza Leyla et Marie Ito. Cikuru Batumike était le troisième référent, contemporain, cette fois.Conversation entre Marie Ito et Piet Lincken. Un compte-rendu de
Marie Ito.

P.L. : Nous prenons pour support, une des œuvres de Cikuru Batumike qui comporte la participation de Marie Ito : « Lettre à (de) l’amie qui me veut du bien », publiée en 2009 aux éditions Baudelaire. Je lis la quatrième page de couverture pour présenter Cikuru Batumike. Il est né à Bukavu (R.D. du Congo). Il est de nationalité Suisse. Diplômé en relations publiques (Lausanne, Suisse) et en journalisme (Brunoy, France). Il a collaboré à diverses publications (suisse et française). Il a travaillé dans les années 1980 en qualité de journaliste à Radio Bukavu (Voix du Zaïre), puis à l’hebdomadaire JUA du Kivu qu’il quitte après avoir connu les geôles de la sécurité pour ses opinions. Il est adhérent à la société des Poètes Français et membre de l’Union de la presse francophone (UPF), Paris.

Cet ouvrage nous concerne donc pour développer notre thème quoique d’autres thèmes y figurent également. Je cite : « Ces textes oscillent entre différents thèmes, qui se retrouvent dans une correspondance échangée avec une amie belge , Marie Ito, formatrice au sein de « Lire et Ecrire – Brabant Wallon ». Elle a ouvert une antenne de l’association dans son village à l’Espace Trait d’Union en partenariat avec le Centre Public d’Actions Sociales. Elle y enseigne le français langue étrangère et s’organise pour l’enseignement en alphabétisation. Ses poèmes ont été publiés dans la revue « L’Arbre à Came » aux éditions Théta à partir de 1975. Aujourd’hui, ils paraissent dans « Le Reflet de chez nous » et « Les Elytres du Hanneton », revue du Grenier Jane Tony, à Bruxelles. » Alors, je cite la phrase qui suit : « Nos échanges ont été, sont un beau cadeau sans lequel ce recueil n’aurait pas vu le jour. » C’est un bien agréable témoignage de sympathie, n’est-ce pas ?

 M.I. :         Certainement. Je pense que ce qui est beau, c’est le courant de franchise qui passe entre nous, un échange vrai sans fioritures, sans crainte de dévoiler quelques faiblesses car nous savons que nous n’avons pas la science infuse. J’apprécie beaucoup la qualité de Cikuru en tant qu’observateur et acteur et chercheur sans frontières. Son impartialité dans l’analyse des sujets qu’il développe tout au long de ses essais, son honnêteté intellectuelle, comme dit Dominique Aguessy. Quant à la lecture de ses poèmes, là apparaît alors au lecteur, ce qu’il y a vraiment à l’intérieur, c’est encore un niveau plus profond de la communication de l’être, les questionnements de l’être.

P.L. : Cikuru Batumike a plusieurs publications à son actif : – Souffle, recueil de poèmes aux Editions Saint-Germain-des-prés, Collection Poésie Toujours, Paris, 1989. – Presse écrite africaine d’Europe francophone : Choix d’exil, défis, échecs et succès. Essai aux éditions des Ecrivains, Paris, 2000. – Être Noir africain en Suisse : Intégration, identité, perception et perspectives d’avenir d’une minorité visible. Essai aux Editions l’Harmattan, Paris, 2006. -Arrêt sur étroiture, recueil de poèmes. Edition des Ecrivains, Paris, 2007. Y a-t-il d’autres publications ?

M.I. : Oui, en 2009 encore est paru : Femmes du Congo-Kinshasa. Défis, acquis et visibilité de genre. Essai aux Editions l’Harmattan, Paris, 2009.

P.L. : Je remarque qu’il accentue le titre de ses essais par un sous-titre. C’est intéressant. Mais revenons à Lettre à (de) l’amie qui me veut du bien. C’est un livre avec une forme littéraire un peu particulière. Je n’y ai pas vu d’index, de table des matières… En fait, je l’ai lu sans ordre, un peu au hasard des pages. C’est donc une correspondance entre vous et aussi, j’y vois des interviews, un reportage sur son voyage en Italie. Il fait aussi référence à son essai Être Noir africain en Suisse et son recueil de poésie Arrêt sur étroiture.

M.I : En effet. Tout est parti d’une correspondance. Nous nous sommes rencontrés en 2005, à la Biennale Internationale de la Poésie à Liège. Il faut rappeler que cette année-là, Arthur Haulot venait de décéder. L’événement avait été placé sous l’égide du poète marocain Abdellatif Laâbi et sous l’intitulé : « Les mots qui brûlent », intitulé qui poussait à la réflexion menant au « Triomphe de la pensée ». C’est un événement qui fut exceptionnel pour moi surtout dans le cadre qui me concerne. On y a parlé des causes qui poussaient la poésie à « fleurir » en tant que résistance. Comme vous le savez, je travaille dans une organisation d’alphabétisation. L’alphabétisation, c’est non seulement l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, mais avant cela, c’est l’apprentissage de la langue. Les tout premiers mots du français en ce qui me concerne. Je suis très concernée par les difficultés d’exil d’amis rencontrés tout au long de ma vie et si je peux tenter une première efficacité en leur sens, c’est dans l’exploitation de cette capacité qui est mienne, l’enseignement d’une des langues du pays qui permettrait une aide à l’arrêt de la castration, du musellement, du rejet et, au-delà, des préjugés. Il vient, dans mon groupe local, à l’Espace Trait d’Union, des primo-arrivants de toutes nationalités, et il n’est pas rare de me trouver en face de personnes tellement affligées qu’elles me demandent d’arrêter le cours car elles ne peuvent se concentrer. Trop de craintes, trop de déceptions par rapport à la paix et la protection escomptées, trop de souvenirs archi-pénibles, de disparitions des membres de leur famille et autres horreurs les assaillent et fusent et font des moments de crise à la maison. Alors, il n’est pas rare non plus que je rassemble toutes les techniques possibles de la communication, glanées sur l’instant, pour tenter de se parler, de comprendre le fond de l’émission des sons qui sortent. Alors je tranche dans ce que j’avais initialement prévu pour ce jour-là. Et j’écoute leur vie qui tente de se dire. Et nous échangeons nos connaissances et nos points de vue, si peu qu’il soit possible de les dire par des mots d’autres langues, des jargons et autres gestes. Plus tard, les choses reprennent leur cours et nous quittons l’Espace Trait d’Union quelque peu apaisés, avec un peu d’espoir pour continuer à vivre. Ma correspondance avec Cikuru illustre cet intérêt, comme il est dit sur la quatrième de couverture : « Marie Ito porte son intérêt à la quête de liberté et au renforcement d’identité de son correspondant suisse, tandis que ce dernier, au fur et à mesure de l’échange, manifeste un certain détachement à ses souvenirs ; ses écrits, nés d’une blessure ; à une situation personnelle — sans les enfermer dans un coffret d’ébène — pour ponctuer d’autres sujets qui sont un rêve de tout un chacun : voir le ciel, la mer et la terre en parfaite symbiose.» De là, l’esprit de ce livre est une réponse à mes questionnements, autant, pour tout public, qu’à la méconnaissance profonde de l’exil en ce sens où il n’est pas expérimenté. On dit « ce que l’on ne voit pas n’existe pas ». Pareil avec l’expérience des choses. Loin d’être des lamentations, ce que Cikuru relate, en dehors des réalités qu’il observe et qu’il vit, lui ainsi que tous ceux qui fuient pour vivre, émane d’une volonté de bloquer net le sentiment de victimisation qui engloutit l’être, lui ôte sa sève, l’empêchant ainsi de continuer sa quête à la vie. Il suggère dans ses interviews, ses exposés, d’utiliser l’écriture, la musique, entre autre, qui semblent être porteurs d’espoir, une projection de force pour éveiller les consciences. Il parle d’écriture et de poésie, notamment de son écriture en exil, entre rupture et continuité.

Permettez-moi d’en revenir au thème d’aujourd’hui Le poète peut-il changer le monde et de vous lire ce qu’il m’a écrit avant de venir le représenter ici : « Le poète peut-il changer le monde ?  Oui, il en a le pouvoir… et le devoir.  Il en a les moyens d’action : sa plume et son papier, qui lui permettent de transmettre ses  idées, ses opinions, ses coups de gueule, sa perception du monde. Qui lui permettent de dénoncer les contraintes faites à l’humain par la société; de rendre cette société humaine, solidaire, tolérante. Il est vrai que cette plume et ce papier restent des moyens d’action limités par la censure, par la dictature. Je crois l’avoir souligné en page 37 de notre livre « Lettre à(de)  l’amie qui me veut du bien » , dans l’interview accordée à la Quinzaine littéraire. À la question  « Vous définiriez-vous comme un écrivain engagé », ma réponse était sans ambiguïté : « Plutôt un témoin qui rend compte des réalités de son époque. Avec l’espoir d’exercer une influence indirecte ou une prise de conscience de mes contemporains sur des questions de justice et de partage équitable. Au besoin, inviter ces mêmes contemporains à s’approprier le fond de mes poèmes car je n’en suis pas le seul propriétaire. D’autres personnes que moi peuvent s’en saisir pour crier leur désarroi, leur souffrance, leur mal-être. J’essaie d’inculquer, tout simplement, la nécessité de l’action dans un espace-terre où sévit l’injustice, la dépossession humaine. J’assume le rôle de porte-voix de ceux qui n’en ont pas. Il y a une phrase de Clément Marchand, poète québécois, que j’ai toujours aimée : « Le poète est un interprète naturel de ceux qui ont la bouche close ». Aux époques totalitaires d’antan, la poésie modifiait la pensée commune, la pensée de toute une collectivité. Que mes poèmes permettent de vaincre la résignation collective, de donner un sens au monde dans lequel on vit, de donner à la vie son sens réel, alors je suis ce poète engagé. Ne l’oublions pas, pour une action efficace, l’engagement reste double, celui du poète qui donne le tempo et celui de la collectivité qui adhère au message avant d’en assurer la continuité. » En définitive, Le poète peut-il changer le monde ?  Je conclus avec toi, oui. Il en a le pouvoir. Il l’a prouvé, tout au long de l’histoire de l’humanité; il le prouve, en éveillant les consciences. Pensons à celles et ceux qui ont fait face -et qui font face- à l’immensité des problèmes pour engendrer des valeurs communes et positives propres à avancer notre monde. Les poètes de la résistance; les poètes résistants du monde noir; les poètes sous l’apartheid, en Afrique du Sud; les poètes dans la cité; les poètes sous la dictature en font partie. »

P.L. : Cikuru Batumike parle beaucoup des poètes.

M.I. : Cikuru parle des poètes et la puissance d’évocation, des poètes dans la résistance, des poètes résistants du monde noir, des poètes sous l’apartheid, en évoquant au moins une vingtaine de personnes dans la poésie engagée.

P.L. : Et il parle beaucoup des femmes aussi, engagées dans cette démarche de la poésie dans la résistance.

M.I.: À son évocation des poètes debout après les poètes dans la cité, il dit ceci : « Face à l’arbitraire, la brutalité et les injustices banalisées dans certaines sociétés, les poètes portent la lourde responsabilité de rester vigilants et de dénoncer les causes piétinées. « Rien n’est défendu de ce qui peut servir notre cause », écrivait Albert Camus dans « Les Justes ». Les mots des poètes ne sont pas un fruit défendu. Ils sont un moyen sujet à ouverture, c’est-à-dire, des mots plurivoques, des mots porteurs de plusieurs sens et dont les lecteurs doivent s’approprier le fond. En plus d’être intemporels, les poèmes sont des véritables barrages au courant de mépris que soulève, à chaque fois, le pouvoir, d’où qu’il s’exerce. À l’occasion du 50è anniversaire de la Maison internationale de poésie, en 2003, à Liège, Arthur Haulot réconfortait les poètes du monde entier à suivre son exemple : « Depuis mon retour des camps, je suis et reste un homme engagé, du fond de ses tripes, de son cerveau, dans la lutte pour la dignité humaine, dans le combat jamais inachevé contre les dictatures, qu’elles soient politiques, économiques ou spirituelles ». Ces propos nous poussent à opérer un rapprochement avec ceux du poète juif Claude Vigée, interviewé par Alain Veinstein, dans l’émission Surpris pour la nuit, sur France Culture, le 10 mars 2003 et repris dans les colonnes de « Continuum », la revue des écrivains israéliens de langue française : « Un poète n’a pas à être témoin. Il doit être fidèle à sa condition de créature, et les mots pour le dire doivent être vécus, entendus, et pas seulement dessinés.  Je pense à toi, C.B. »

 P.L. : Si tu nous parlais, Marie, du recueil de poésie Arrêt sur Etroiture.

M.I. : Je voudrais d’abord évoquer la signification que Cikuru Batumike donne à ce titre. Je citerai ses mots propres, évidemment : « Ce titre est l’expression de la fracture de notre société. Une fracture symbolisée par un choix multiple de lieux de passage aussi étroits les uns que les autres : l’embarcation de fortune prise d’assaut par le clandestin en route vers les Canaries ; le tunnel de la Manche propice au fugitif qui veut rejoindre une autre rive ; les vagues de la mer qui emportent les plus malchanceux des fugitifs ou ce tarmac d’un aéroport qui se découvre un matin avec un passager caché dans le train d’atterrissage de l’avion. Ces lieux de passage restent infranchissables parce qu’ils sont ultra-étroits, protégés et interdits aux non-ayants droit. L’arrêt, c’est l’instant où l’on investit un lieu où on n’a pas été attendu ; c’est l’heure à laquelle on souhaite se retrouver de l’autre côté de la frontière et prétendre à une vie digne. Certes, on s’arrête, par frayeur de se coincer dans une étroiture. On s’arrête devant un gouffre qui commence par une étroiture délicate à négocier. Mais a-t-on le choix devant les contraintes environnantes de la vie ? A-t-on le choix une fois poussé près de la falaise au-dessus de l’abîme, une fois agressé par sa propre société, une fois victime de la répression et de la destruction ? On affronte l’étroiture, par soucis d’aller voir de l’autre côté, même inconnu, pour vivre. On accepte les conditions de passage, même les plus humiliantes,  en ce lieu étroit. Pour exister ! Ils sont peu nombreux ceux qui passent les mailles du filet et accèdent à l’impénétrable. L’après étroiture n’est pas mieux. Une fois de l’autre côté, on frôle le vertige. C’est la désillusion, la souffrance, la résignation, voire le silence. Arrêt sur étroiture est un questionnement perpétuel que je me pose sur les responsabilités des uns et des autres dans ce qui nous arrive. Dans cette tendance à privilégier l’Avoir à l’Être. »

 P.L. : Un poème ?

M.I. : Je vous lis le premier et le second :

À l’exilé malien

Se frayer une voie à travers des passages resserrés

Echouer dans une tempête déclenchée par le système

Qui refoule ses semblables pris pour des pestiférés

Trouve sa sève dans le burlesque sous un ciel blême

Qui t’évitera la croix de futurs ouvriers à la chaîne

Précipités dans un tourbillon d’air aux dimensions tragiques

Ou errant sans boussole dans une jungle de la haine

Qui enfante la déviance sociétale et brise la lanterne magique ?

Bienne, janvier 2006

 Mauditerranée

Près des touristiques Livorno, Lecina et Vada

Les vagues arrachent les algues froides de la Méditerranée

Près des magiques Lungarno, Signa et Strada

Se bousculent et croissent mille calamités de la journée

 Dans le destin des hommes

L’entre deux beautés

Dans le souffle des mômes

Souillés de tous côtés

Dans Melilla circule la rage

De ne pas être devant la vraie enseigne

De tous ceux qui enragent

De leurs entrailles des plaies saignent

Rescapés de Ceuta peint aux contours immoraux et hautains

Délivrés de ces pistes caillouteuses de Sangatte

Victimes des illusions nées et imbibées d’imaginaire lointain

Les rêves de Lampedusa en eldorado se gâtent 

Voyageurs sénégalais de Florence

Dans leur éternelle errance et mal-vivre

Ils ne connaissent que la carence

Ils trimbalent des broutilles pour vivre

Une profusion visible de valises

Des cartons usés sans fermoirs

Lampedusa est une triste valse

C’est dans la fraîche mémoire

Regards autour des tours

Les Florentins pensent aux musées d’ici

Mémoires aux alentours

Qui ne vénèrent que Laurent de Médicis

Regards des passants

Scrutant cet horizon où des hommes vivent de l’aumône

En ce temps froissant

Seule leur dignité croise des nuits aux rythmes mornes

La loi qui ne cesse de les bousculer les presse

A aller criailler et magouiller un peu plus loin

Personne dans le sens du poil ne les caresse

Contraints à se cacher et à en souffrir au loin

Face à la mer

Exil des destins brisés

Il y a l’amer

Dans des cœurs grisés

Des vagues fortes

Captent de la terre ferme la haine

Des algues portent

Le spectacle qui fait de la peine

Miroir de la bouillonnante mer au milieu des terres

Miroir du temps de la masse noire face à la croix

Image d’une Afrique en bastonnade poussée à terre

Isolée et contrainte à croire sous l’effet de la foi

Face à la mer

Méditerranée

Il y a l’amère

Mauditerranée

 

 

Florence, le 2 décembre 2005

 P.L. : Dans une interview, on fait référence au fait que la forme de certains des vers de Cikuru Batumike, notamment dans la strophe « La révolution a aboli l’esclavage/la république a autorisé les charters/Et traité de racaille le sans image/Et chasse ses sauvageons au karcher », ressembleraient à du rap ou du slam. Son interlocutrice, Béatrice Roman-Amat, demande à Cikuru Batumike s’il se sent parfois proche de cette forme d’expression. Alors je cite ce qu’il en dit : « Oui, je me sens proche de certains textes-slam qui sont, de préférence, des véritables  poèmes. En effet, tous les textes-slams ne sont pas des poèmes. Les soirées slams qui ont pignon sur rue dans quelques quartiers de Paris, de Bruxelles ou de Genève proposent aussi bien des poèmes que des reportages ; ils portent l’empreinte des témoignages quand ce ne sont pas des journaux intimes de ceux qui les déclament. Un texte-slam poétique sur fond de musicalité ajoute à l’esthétique du poème et devient plus sensible et agréable à écouter. Je dis bien musicalité et non cette sonorité des mots que le poète porte en lui en permanence et qu’il n’est pas obligé d’extérioriser sur une scène publique. Les poèmes en textes slams ont cet autre avantage d’être un moyen ludique d’accrocher les jeunes à la poésie. Une contribution bienvenue dans le débat sur l’avenir de la poésie, un genre littéraire qui souffre de déficit de compréhension. »

M.I. : Cette ouverture au-delà de ses propres drames et cette conscience de la transmission de la poésie aux jeunes est une des raisons qui m’émeut au sujet de Cikuru. Et, parlant de genre littéraire, je voudrais noter ici aussi cette autre question qui lui a été posée par rapport à ses œuvres. L’on a cité Tahar Ben Jelloun qui avait choisi la forme du roman pour évoquer la quête d’ailleurs des jeunes Marocains. Béatrice Roman-Amat lui demande s’il avait été tenté de développer ses thèmes de prédilection dans un roman. Ce à quoi il répond : « J’ai  toujours tracé des frontières entre la poésie et le roman, entre la poésie et d’autres genres littéraires.(…) La poésie me laisse le choix de construction, le choix de jouer de la reprise, le choix de malmener la forme (pas le fond). Elle permet la transmutation des mots en valeurs émotives. Elle ouvre la voie aux détours d’expressions plus frappantes, aux codes, aux combinaisons, aux métaphores, et qu’en sais-je ? Le tout pour donner toute sa force et sa beauté au langage. Demain, un roman. Pourquoi pas ? Ce serait une autre aventure, passionnante.  Actuellement, je compose des nouvelles centrées sur un thème. Je ne peux pas vous en dire plus. Les nouvelles restent un genre littéraire par lequel l’écrivain peut aborder des questions sociétales, donner la violence aux mots, exprimer les préoccupations des dépossédés, des déracinés et autres personnes en quête du bonheur. »

P.L. : Cikuru Batumike dit encore ceci : « … l’expression écrite dite « civilisée » a enterré, dans la précipitation, l’art oral, estimant qu’il était archaïque. Elle poussa aux oubliettes les quelques textes écrits en Wolof, Swahili, Lingala, Kikongo, Hausa, Sesuto, Xhosa, Zulu, Umbundu, Kikuyu, et beaucoup d’autres, sans chance d’avenir. Quelques tentatives de transcriptions ont essayé, tout au plus, de sauver les textes en langues nationales africaines. Amadou Hampâté Bâ est de ceux qui ont lutté pour que soit entrepris un travail de sauvetage du savoir traditionnel africain, par des enregistrements, des visites systématiques des vieux et autres démarches à saluer ici. On connaît la célèbre phrase « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » qui servit de leitmotiv à ceux qui tenaient à sauver de l’oubli certains vestiges passés de l’Afrique. »

M.I. : J’en profite pour ajouter une autre remarque que je lui trouve  pertinente : « À une certaine période, il était difficile de désigner par « littérature » ce mode d’expression d’une communauté caractérisée par l’oralité cependant que le Petit Robert nous rassura que la littérature est « tout usage esthétique du langage, même non écrit »… C’est ici fort bien dit et dès lors, place à la liberté de communication…

P.L. : … et d’expression, bien évidemment. Or donc, le poète peut-il changer le monde ? Apparemment, d’après Cikuru Batumike, il peut, certes, utiliser par ses mots, ce moyen pour éveiller les consciences.

 

Marie Ito

Samedi 20 février 2010

Marie Ito est formatrice au sein de « Lire et Écrire – Brabant Wallon ». Elle a ouvert une antenne de l’association dans son village à l’Espace Trait d’Union en partenariat avec le Centre Public d’Actions Sociales. Elle y enseigne le français langue étrangère et s’organise pour l’enseignement en alphabétisation. Ses poèmes ont été publiés dans la revue « L’Arbre à Came » aux éditions Théta à partir de 1975. Aujourd’hui, ils paraissent dans « Le Reflet de chez nous » et « Les Élytres du Hanneton », revue du Grenier Jane Tony, à Bruxelles.

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