Catherine Gil Alcala est auteure, performeuse et metteur en scène. Elle propose au public, en différents lieux, une habile rencontre de la poésie, du théâtre, de la musique et des arts plastiques. Retour de lecture de son dernier livre : « La Foule Divinatoire des Rêves » poèmes et dix-huit dessins (Editions La Maison brûlée, France, 2018).

Le monde de Catherine Gil Alcala trouve racine dans l’invisible. C’est un euphémisme d’écrire que son univers reste celui des horizons imprécis. Son terreau de l’inconscient, son monde des impossibilités se décline en « rêves numineux ; rêves flous porteurs de l’étrangeté d’un rien, rêves archaïques » et autres « rêve d’envol des pensées magiques… ».

Entre les pages, se lisent des mots, s’invitent des espaces oniriques, des lieux merveilleux et uniques ce, avec une parfaite clarté :

« J’ouvre la porte, ma maison est une prairie profonde… »

« Je traverse la place principale de Madrid » ;

« Un chat borgne me regarde par la lucarne du toit »,

« Un petit jardin carré à la française entouré de haies »,

« Un appartement obscur au rez-de-chaussée » ;

« Je marche dans la grande avenue d’un rêve » ;

« Je rentre dans le hall vaste et bleu d’une boucherie » ;

« Sur un chemin, je vais chez une amie » ou dans une

« Fuite dans des paysages imaginaires »

Le jardin secret

En ouvrant les portes closes de son intériorité, Catherine Gil Alcala nous fait découvrir un jardin secret. Il fait se prospérer ses mots, dans autant des impossibilités que des émerveillements. Des éléments qui font cause commune et bâtissent la sphère inconsciente de l’auteur. Au détour des pages, on découvre un monde surnaturel qu’on se référerait, par endroits, et vite, à ce que fut la possession du monde, par l’Homme, dans un temps lointain. On trouvait en des rêves des lieux remplis de mystères, des lieux hantés de superstitions, des lieux faits de prophéties et autres mysticismes. Efficaces dans les textes d’un Balzac, écrivain du rêve. A cette différence que les textes de Catherine Gil Alcala mettent plus l’accent sur l’inspiration que sur la magie, la spéculation, la prière ou le sacrifice d’âmes en quête d’absolu. Chez Alcala, il n’y a point d’appel prophétique, initiatique, télépathique, visionnaire. Il n’y a point de pressentiment ni de relent mythologique, mais des rêves divinatoires. Ceux qui éclairent sur le passé, le présent voire le futur. Une diversité de contenu qui s’abandonne et raisonne dans des termes simples :

« Zonzonnement des extra-terrestres ».

« Mon aïeule n’est pas morte. Je suis chez elle avec ma famille.

Elle traverse le mur à côté de la porte ».

« Les voix hilares de l’au-delà me parlent ».

« Une femme parle aux insectes Qui viennent tous dans sa main ».

« Un autre homme me déclare son amour,

Je découvre avec stupeur qu’il a un corps de serpent.

Glamour de la métamorphose. »

Rêves alcaliens

« La Foule Divinatoire des Rêves ». Point de cohérence globale du texte, mais un assemblage de séquences de souvenirs divers, de sensations, de la réduplication née d’une expérience inconsciente. C’est, en réalité, « une fuite dans des paysages imaginaires », le tout, en 39 rêves sur 111 pages. L’auteur les présente, au fil des feuilles, page après page, avec leurs messages. Les uns différents des autres. Pas d’exhaustivité, mais des discours partiels. A l’instar d’autres rêves, ceux de Catherine Gil Alcala n’échappent pas à la difficulté de leur juste représentation. Même par un lecteur averti. Difficile de rendre compte, fidèlement, de cette « aventure ». Parce qu’elle est exclusivement individuelle. Parce qu’elle est logée dans l’intimité d’une conscience qu’on ne saurait débrider. A moins de se hasarder à des approximations successives et sans intérêt. Dans ce cas, on se limiterait seulement à confirmer, tel un Roland Cahen qu’un rêve a toujours exprimé les aspirations profondes de l’individu. Ce qui est sûr, ce que les rêves de Catherine Gil Alcala se parent de belles couleurs poétiques. Morcelés en tableaux, ces poèmes se rejoignent incontestablement sur un point : ils sont porteurs d’un sens. Le sens de tout rêve. Autrement dit, un élément onirique sous forme de reproduction d’une réalité diminuée et on ne peut plus subjectif. Son fonctionnement reste autonome, dans une atmosphère de légèreté. Les rêves alcaliens n’échappent pas à la règle. Certes, ils sont personnels, originaux, uniques. Mais, à travers le prisme de la littérature, ces rêves mettent en lumière le rapport (significatif) de l’auteur avec son destin. Ils sont le miroir de sa vérité intérieure.

Poète ou rêveur ?  

Dans la longue histoire des rêves en littérature, il y a autant d’approches qu’il y a d’analystes. « Le rêve n’est rien autre que poésie involontaire ». La formule de Jean-Paul (Traité de 1798) compte parmi celles qui justifient le mieux la certitude qu’il existe un réel rapprochement entre le rêve et la création poétique. Ce n’est pas sans raison que, maintes fois, la société assimile le poète au rêveur. Le poète s’appuie toujours sur la force créatrice d’une imagination qui puise, elle, sa force, dans le rêve. Le rêve est source de poésie. La poésie naît du rêve ou de l’inconscience. Dans la majeure partie des cas, le poète ambitionne sa démarche d’écriture dans le rêve. Mieux que le romancier, le dramaturge, le nouvelliste qui, eux, créent à partir d’une inspiration « réelle » ; celle qui reproduit la réalité objective d’un univers commun, d’un milieu physique partagé voire objectif. Certes, tout écrit participe à la structuration, puis à l’existence de l’objet littéraire qu’est un roman, une pièce de théâtre, une nouvelle ou un récit. Mais, la poésie a un caractère particulier : elle puise, presque intégralement, dans ce « qu’on ne voit pas ». Elle a la force de réactiver un contenu refoulé et de le mettre en scène. Il le défigure. Il brise ses codes initiaux. Ainsi, en ouvrant la porte à l’anormalité, le poète est-il en mesure de plonger le lecteur dans un monde artificiel, le plus libre possible.

Poésie comme terrain des ambiguïtés 

La littérature s’est toujours contentée de remarquer l’existence d’une ligne de démarcation entre le rêve et la réalité. Entre le rêve et l’état d’éveil. Entre le poète et le commun des mortels. On confond aisément le poète et le rêve. Poète, donc rêveur ? Un euphémisme. Assurément. Catherine Gil Alcala nous en donne la mesure au bout de sa plume. Son écriture s’inscrit dans la longue tradition des poèmes nés de rêves. A l’instar d’autres poètes chez qui l’écriture n’est que l’aboutissement du désir de s’affranchir d’une situation, sinon de partager un émerveillement et/ou d’être en quête de soi, le poète offre une poésie rendue plus belle par des figures de construction. Se trouvent en première ligne de celles-ci, les incontournables métaphores. En effet, sous la plume de Catherine Gil Alcala, s’extirpent des idées et des choses dans la meilleure tradition de ce qu’est réellement la poésie : un langage qui restitue la matière de manière indirecte. En effet, pour qu’il y ait message poétique, il faut que s’opèrent le déplacement et l’altération de sens. Déplacement qui veut que le mot glisse d’un sens à un autre. Altération qui introduit la contradiction, le non-sens ou l’ambiguïté dans le texte. Catherine Gil Alcala s’en sert magnifiquement pour nous offrir des perles d’une rare esthétique. Et sans lesquelles un poème ne serait pas un poème :

« Les aiguilles de ma montre tournent à l’envers » ;

« Je marche sans toucher le sol » et autres

« Je conduis sans clé de démarrage et sans savoir conduire »,

« je marche sur des ressorts ».

L’auteur joue avec des codes : les uns changent les êtres en choses ; les autres, les choses en êtres. Un exercice susceptible d’attirer l’attention du lecteur voire de s’emparer de ses sens :

« un homme déguisé en pièta ou se transforme en statue de bois ».

Genèse textuelle liée à la perspective scénique

Créations, écriture, expo-performance de poupées et de poèmes, participation à des rencontres littéraires et lectures publiques. C’est régulièrement que l’auteur et metteur en scène se trouve, dans des villes françaises, en première ligne pour la représentation scénique de ses textes. Ses permanentes séances attirent un public nombreux. Des curieux et des inconditionnels du théâtre conquis. Il leur arrive de confondre les rôles d’artiste-poète et de metteur en scène que joue Catherine Gil Alcala. On n’oublie pas que ce mélange (des genres) a animé la vie d’autres poètes tels Molière qui portait la casquette d’auteur et d’acteur. Goethe a été, lui, auteur et directeur de théâtre. Beckett, à l’instar de Brecht et d’autres auteurs, assuraient la mise en scène de leurs propres textes. On s’imagine que le fait de porter plusieurs casquettes est un signe d’engagement total, à moins qu’il ne procure, à leurs auteurs, la liberté de rendre le public complice de leur texte ; à moins qu’il ne serve qu’à opérer des aménagements en temps voulu, de décider des coupures de tel ou tel passage, de modifier voire de réviser leur texte avant publication. Une propice occasion de décider, sur scène, du timbre de la voix, des gestes à poser, du décor qui convient pour la représentation, de réussir pleinement son travail.

Cikuru Batumike

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